L’amour pour les sandales à plateforme a permis à Tamires Silva de trouver l’expression de soi et la visibilité à travers sa collection d’objets de mode.
Pendant longtemps, la créatrice de mode et orfèvre brésilienne Tamires da Silva (@eutamiresdasilva), 27 ans, fuyait les regards des autres dans son quotidien à Guaianases, un quartier de la périphérie de São Paulo, animée par le désir de passer inaperçue. Durant une adolescence marquée par des processus complexes et parfois douloureux, tels que la découverte de sa sexualité, l’hypersexualisation du regard masculin et un trouble alimentaire, la restriction semblait être l’issue à ses problèmes et la solution pour s’intégrer.
« Je me sentais mal à l’idée de porter des shorts ou des talons en public et, pendant longtemps, je me suis privée des vêtements que j’aimais, en cherchant la validation des autres. Avec les années, et beaucoup de thérapie, j’ai compris que je me rabaissais et j’ai adopté une manière radicale d’exister : faire exactement ce que je veux et assumer l’inconfort d’être vue », affirme-t-elle.
Elle a décidé de faire de la mode sa principale alliée pour sa libération, avec une explosion de couleurs, de textures et un maximalisme de la tête aux pieds, qui composent ses biens les plus précieux : des dizaines de sandales à plateforme, affectueusement appelées tamancas.
Tamires possède environ 60 paires de chaussures, disposées sur une étagère cylindrique rotative dans sa chambre, qu’elle montre avec fierté lors de l’entretien. « Je rêvais d’avoir un endroit pour voir mes sandales, car pour moi ce sont des œuvres d’art, cela n’avait aucun sens de les laisser dans une boîte. Quand j’ai fait fabriquer ce meuble, j’ai vraiment nourri mon enfant intérieur », plaisante-t-elle.

Image: Instagram/eutamiresdasilva
Symbole de statut
Pour un enfant né dans les années 2000 au Brésil, l’un des plus grands objets de désir en matière de mode était la sandale à plateforme, aussi appelée tamanco. En versions adulte ou enfant, elles faisaient l’objet de collaborations avec des stars de l’époque, comme l’animatrice Xuxa et la danseuse Carla Perez, ou étaient signées par des marques comme Lui Lui et Via Marte. Les tamancos symbolisaient le style et le statut social.
« Mes références de beauté étaient ma mère, mes tantes et mes voisines, et à l’époque, elles portaient toutes des plateformes. La marque Lui Lui était très célèbre ici à São Paulo et pour la classe ouvrière des périphéries, ma réalité, c’était un symbole d’ostentation. Ma mère a longtemps été femme de ménage et elle partait travailler en plateformes. En arrivant, elle mettait ses tongs et sa tenue de nettoyage, mais dans la rue, elle était toujours très apprêtée. Cette image a toujours été très présente et, enfant, je voulais être une « mini diva » adulte », se souvient-elle.
Ce goût l’a suivie pendant l’adolescence et le début de sa vie d’adulte, quand Tamires a pu s’offrir sa première paire de tamancas avec son salaire de vendeuse, marquant le début de sa collection. L’un des jalons de cette collection est la « tamanca babylonienne », comme elle décrit ses talons vertigineux bleus à motifs flamants roses, arrivés dans son dressing en 2018 directement de Londres ; un autre est la réalisation d’un rêve d’enfant : une Lui Lui dénichée dans une friperie en ligne.
Tamires raconte qu’elle a appris à connaître les marques, a fait des recherches et s’est passionnée pour cet univers. Aujourd’hui, elle possède des sandales aux designs et matériaux originaux, provenant de marques disparues ou de maisons de luxe. « Je les porte en toutes occasions : quand je travaillais en boîte de nuit, pour aller au marché, je sors avec pour le Carnaval… j’investis dedans parce que j’aime ça et je ne me prive pas de les porter », assure-t-elle.









Validation esthétique
Sa passion a débordé et a pris une autre dimension sur les réseaux sociaux. Présente sur Instagram depuis 2015, Tamires utilisait déjà la plateforme comme un outil d’expérimentation esthétique et de construction communautaire, partageant ses propres photos de mode depuis son quartier. C’est au cours de ce cheminement, marqué par un regard créatif et un intérêt autodidacte pour la mode, en affichant ses looks et ses sandales du jour, qu’elle est devenue « la fille aux tamancas ». Dans ses contenus, elle répond aux questions sur les achats, raconte l’histoire des chaussures et aborde leur dimension sociopolitique.
« J’ai toujours vu la mode comme quelque chose de politique et mon intérêt pour les tamancas est aussi un acte politique. Les chaussures dictent les classes sociales ; d’ailleurs, historiquement, les rois portaient des talons, et plus ils étaient hauts, plus ils avaient de pouvoir », explique Tamires. Elle cite l’évolution des talons, avec la prédominance des talons aiguilles, comme un marqueur social. Bien qu’elle les trouve beaux, elle estime qu’ils ont été conçus pour plaire au regard masculin, car ils ne sont pas confortables et rendent la femme plus vulnérable. « Cela signifie que vous ne prenez pas les transports en commun, que vous ne marchez pas dans des rues pleines de nids-de-poule. Alors que la plateforme a toujours été présente dans les mouvements de contre-culture et s’oppose à l’élégance traditionnelle ; elle est plus pratique et accessible aux travailleurs », soutient-elle.



Sur son Instagram, Tamires crée du contenu sur la mode et le style. Images: Instagram/@eutamiresdasilva
Appeler ces chaussures tamancas, ce qui est considéré comme une faute de grammaire mais reste très présent dans le vocabulaire populaire, est aussi une revendication politique. Une autre bataille consiste à réclamer des pointures plus grandes. « Je suis désespérée à l’idée de ne pas pouvoir porter ce que j’aime, et cela prive, par exemple, les drag-queens, les femmes trans ou les hommes qui aiment les talons de s’exprimer par la mode comme ilels le souhaitent », souligne-t-elle. Cette vision traverse également la manière dont la native de São Paulo conçoit l’image personnelle comme un outil de lutte symbolique : « Seuls ceux qui sont déjà validés par notre système ne se soucient pas de leur propre image. Cela peut sembler futile, car iels n’ont pas besoin de s’affirmer. Mais l’un des moyens les plus puissants de cette affirmation passe par l’esthétique. Ma posture aujourd’hui vise aussi à donner tout son sens à ma vie, et je suis heureuse si, grâce à mon travail sur Internet, je parviens à aider les gens à se trouver merveilleux et, si c’est leur choix, à porter des tamancas pour briller », conclut-elle

About the Author
Luiza Gonçalves
Brésilienne de Salvador. Journaliste, passionnée par la communication, la mode et l’étude des relations ethno-raciales. Rédactrice pour l’édition 2025-2026 du magazine Blazé.e.s. Pour moi, la mode c’est modus vivendi, c’est identité, c’est vous.

