INTERVIEW. Le porno-chic « est une esthétique que les hommes vont adopter inconsciemment » : Rencontre avec Raphaël Dunand Roux, doctorant sur cette esthétique choc.

La mode est aujourd’hui considérée à la fois comme une industrie culturelle, mais aussi comme un objet d’études, permettant la croisée entre recherche académique et expérience de terrain. Aujourd’hui nous rencontrons Raphaël Dunand Roux, historien de formation. Il a d’abord travaillé sur les marchands drapiers du XVIIIe siècle avant d’intégrer le monde du prêt à porter à travers le poste de merchandiser, notamment chez H&M et Desigual. Aujourd’hui, Raphaël enseigne à l’université de la mode et est doctorant en information-communication. Il s’est confié à Blazé.e.s Magazine sur son objet d’étude : le porno-chic.

Blazé.e.s Magazine : Cette esthétique porno-chic vous est-elle apparue rapidement comme sujet de recherche?

Raphaël Dunand Roux : Oui. Puisque j’aime la mode, j’aime les créateurs. Parmi ces créateurs qui me passionnent, il y a Karl Lagerfeld, sur lequel j’avais travaillé en tant qu’étudiant sur la préciosité, et puis il y avait toujours un trio : Tom Ford, Carine Roitfeld et Mario Testino. Le porno-chic avait ces images qui me marquaient. Beaucoup de mes camarades trouvaient ça extrêmement choquant. Moi, pas forcément. Je voyais le côté choquant, bien sûr, mais ce qui m’intéressait c’était l’esthétisme qui se trouvait derrière. Une esthétique qui me parlait.

BM : Et qu’est-ce qui vous parlait à vous personnellement ?

RDR : Peut-être étais-je en train de me construire en l’homme que j’étais avec une vision d’un homme homosexuel qui s’assume – et qui s’est toujours très bien assumé – mais pourquoi ces images me parlent davantage ? je ne sais pas. Un jour en voyant Vincent, je me suis dit que j’avais une passion du porno-chic, que je trouvais ça hyper intéressant. On s’est mis à parler, et là… Jackpot. On avait un petit truc pour tirer la pelote. On a tiré petit à petit, mais il m’a vraiment accompagné pour trouver des éléments de recherche pour que ça rentre dans un laboratoire au centre de l’information et de la communication. On est parti sur l’idée de travailler sur cette esthétique, de comprendre ce qu’elle était et comment elle est mise en place à travers une écriture intermédiale, donc au sein de différents médias. On est parti autour de ces questions sur la photographie. Aujourd’hui je différencie photographie de mode et photographie de campagnes publicitaires. Je m’y suis intéressé dans le cadre du cinéma, parce que je me disais que cette esthétique entraînait des répercussions. Quand on en parle aux gens qui s’y connaissent un peu, ils ne voient rien de tout ça dans le cinéma ou alors si, mais dans un cinéma pornographique. Et puis j’ai regardé à travers les défilés. Aujourd’hui, le cinéma je l’ai enlevé pour rester focus. Je m’attelle à travailler sur cette esthétique sur le corps masculin. C’est ça qui m’intéresse : la représentation masculine au sein de cette esthétique dans la photographie et les défilés. Je trouve qu’il y a un élément intéressant parce qu’il y a un gros questionnement qui se fait autour du genre et qu’en France on commence à avoir un travail de recherche intéressant. Je trouve que les esthétiques sont centrées sur une vision très féminine, avec une femme dominée. Ce qui m’intéresse de voir, c’est le travail de regard. Je me suis demandé : pourquoi moi, en tant qu’homme autour d’une vingtaine d’années, elle m’interpellait ? Peut-être parce que j’étais effectivement un homme gay.

BM : Et justement, votre thèse, telle qu’elle avait été déposée se nommait « l’esthétique porno-chic comme écriture intermédiatique : dispositif visuel des représentations masculines homoérotiques dans la mode, la publicité et le cinéma. » Et vous penchez sur un corpus de 1997 à 2004. Pourquoi cette période ?

RDR : Oui, le corpus est serré. C’est lorsque le terme porno-chic a été le plus utilisé dans la presse. Il apparait également en mode. Ça fait sens, et c’est ça qui m’a intéressé. On sait que 97 est une année clé dans la mode, c’est le Fashion Bigbang. C’est aussi le moment où Tom Ford apparait comme directeur artistique au sein de la maison Gucci. C’est le début de sa réflexion sur l’image de l’homme et de la femme Gucci et de son esthétique. 2004, C’est quand il part du groupe Keering et qu’il laisse son poste chez Yves-Saint-Laurent. C’est le moment aussi où Carine Roitfeld, qui était directrice du Vogue Paris va agir, et va travailler cette esthétique. Il y a cette chronologie intéressante qui peut s’expliquer scientifiquement.

BM : Quand on se penche sur ce qu’est le porno-chic, ça n’est pas beaucoup documenté. Ça reste un terme propre au milieu et très interne. La définition que j’ai retenue venait de l’Institut de Numérique qui disait que « le porno-chic est un type de communication publicitaire, puisant son inspiration dans les codes pornographiques, principalement utilisés dans la publicité de mode des années 2000. » Cette définition là, je voulais en parler avec vous. Quelle est l’approche que vous en avez ?

RDR : Alors le terme en lui-même est très compliqué. Avec la source que vous donnez, on voit qu’il y a un regard qui est plus axé communication. Personnellement, je vais avoir un regard sur le porno-chic avec une vision plus mode. Je définis cependant le porno-chic surtout comme une esthétique. Cette esthétique, on va pouvoir la retrouver lorsqu’on se penche sur des campagnes publicitaires, mais elle n’est pas, si on commence à l’analyser, uniquement axée sur de la mode. Ça se diffuse. D’où l’intérêt de l’intermédialité. Si on regarde des films comme Fight Club, comme American Psycho, qui sont à des années-lumière de ce que l’on pourrait penser de cette esthétique, il y a plein de codes et d’éléments qui vont être caractérisés de porno-chic au sein de ces films. Je vous donne un exemple : Fight Club. Il y a une campagne publicitaire Gucci dans le film, pour Gucci underwear homme. L’homme sur la publicité est en slip transparent. Cette campagne est diffusée trois fois dans le film. Lorsque Brad Pitt marche dans la rue et la voit, il parle même de virilité. Ça montre que ça dépasse simplement le système de communication. C’est une esthétique que les hommes vont adopter inconsciemment. Brad Pitt, lorsqu’il joue ce rôle, n’a pas conscience de prendre des codes de l’esthétique porno-chic et pourtant il a ce long manteau de fourrure, une peau huilée, un corps saillant… ce n’est pas du Arnold Schwarzenegger, on n’est pas dans les années 80, mais il y a quelque chose qui se dessine, une attitude qui n’est pas une attitude purement virile. Pourtant, il joue un mec qui se bat dans les caves ! Sur le papier on penserait que ça soit très hétéronormé avec des normes virilistes poussées au maximum. Elles y sont, mais il y a quelque chose en plus difficile à définir et c’est ça qui m’intéresse. A l’heure actuelle, à cinq mois de recherche, je suis incapable de vous donner une définition du porno-chic. Je pars aujourd’hui du principe que c’est une esthétique d’abord et avant tout. Ce n’est pas un courant de mode, ce n’est pas une tendance non plus. C’est une esthétique. D’ailleurs Carine Roitfeld refuse le terme. Elle dit qu’elle n’a jamais fait de porno-chic, mais des photos érotico-chic. Et ça montre toute l’ambiguïté de la formule. Même les protagonistes de cette esthétique – Carine Roitfeld, Tom Ford, Mario Testino – même eux, refusent le terme.

BM : Quand on regarde cette esthétique, on y voit un terme qui a été assez controversé. On dit qu’elle réside dans la violence. Justement, vous, quel est votre regard sur cette violence-là ? Voyez-vous-y aussi une forme de douceur ?

RDR : Effectivement. La photographie, si on la regarde d’un œil non-initié, elle doit – et il est normal – nous choquer. Mais je dépasse ce premier regard et j’y vois plutôt un esthétisme du corps. Et par moments, une certaine libération du corps. La violence est là, l’effet choc est là. Moi, elle m’intéresse parce qu’il y a toujours quelque chose d’extrêmement précis, esthétique. Dans la posture, que soit dans la forme du pied, là où il est posé… tout est beau. Et là pareil, c’est très approximatif ce beau. Il y a des photographies qui, selon moi, n’auraient jamais dû être proposées, mais elles ont le mérite de faire bouger les codes. Je trouve que ça a été très rare qu’on ait trouvé le corps de l’homme plus soumis que celui de la femme. Avec cette esthétique, pour la première fois, on va voir une certaine vulnérabilité de l’homme dans sa posture, sa gestuelle, même si le corps est saillant et viril. Je pense par exemple à la campagne du parfum M7, d’Yves-Saint-Laurent, sous la direction de Tom Ford. C’est la première fois qu’on voit une campagne où un homme est nu. C’est-à-dire qu’on voit un pénis. Beaucoup vont trouver cette photo choquante à l’époque, mais si on la regarde plus de 20 ans après, on y voit quand même une photo esthétique. Si on avait mis une femme, est-ce qu’on se serait poser toutes ces questions? Certainement pas. Donc je trouve que c’est par l’image choc que le porno-chic a fait bouger des lignes, et notamment des lignes sur l’aspect corporel de l’homme.

BM : Est-ce que vous considérez qu’à l’heure actuelle il y a encore un impact de cette esthétique, ou bien que les codes ont déjà été redéfinis depuis?

RDR : Automatiquement il y a eu un impact. D’ailleurs, il n’y a pas si longtemps, on avait dans les magazines de mode la question de savoir si le porno-chic était de retour. Mais en fait, on se posait cette question parce que par moments on avait fait des corps dénudés, montrés. Ce qui est un des codes de l’esthétique porno-chic, mais il n’est pas que ça. Oui, il a impacté notre société, il a impacté la mode. Je pense par exemple à Timothée Chalamet dans ce fameux costume Haider Ackermann où on voit le dos. Je ne vais pas vous dire que c’est une conséquence directe de cette esthétique, mais tout ce travail de déconstruction a peut-être été initié d’une manière ou d’une autre par le porno-chic. Quand je reprends cette photographie pour M7, automatiquement quand on regarde cette photo, il y a une nonchalance du corps. C’est ça qui va entraîner des conséquences sur la manière dont aujourd’hui un homme peut se comporter et sur ce qu’il peut porter sur un tapis rouge, et au quotidien.

BM : Vous arrivez quand même à différencier une esthétique érotique d’une esthétique pornographique?

RDR : Pour l’instant je ne différencie pas. Ce qu’il faut savoir, c’est que le terme porno-chic est utilisé au départ dans l’industrie pornographique des années 70, lorsqu’un réalisateur a eu l’idée de faire quelque chose de plus esthétique, de créer un cadre. C’est d’ailleurs pour ça que toute l’industrie de la mode l’a réutilisée. C’est pour marquer les esprits. Je pense que les choses se coïncident véritablement entre esthétisme, érotisme et pornographie. Aujourd’hui, on a souvent tendance à pointer du doigt méchamment la pornographie. Est-ce qu’elle n’a pas non plus – et je ne suis pas spécialiste des porn studies – un apport sur une libération du corps lorsque deux personnes sont consentantes ? Aujourd’hui dans nos sociétés, on croit qu’on peut montrer le corps et en fait c’est très compliqué. Le porno-chic a eu l’avantage de montrer des choses qu’on n’osait jamais faire auparavant et de casser certains codes. Quand Carine Roitfeld parle de cette fameuse campagne où le mannequin descend le string de l’autre mannequin et qu’on voit le G de Gucci sur son corps, on se pose la question. Est-ce que c’est érotique ? Est-ce que c’est pornographique ? Disons que là, il n’y a pas de contact corporel violent, c’est juste une photo. On a l’impression que le mannequin touche simplement la peau de l’autre mannequin. Donc pour moi c’est presque plus érotique, délicat.

BM : C’est peut-être pour ça que Carine Roitfeld refuse le terme porno-chic ? Avec le mot érotisme, y voyait-elle une forme de douceur qui n’est pas associée de base au porno chic ?

RDR : Exactement. Elle le montre cet érotisme dans la manière dont elle porte beaucoup de cuir, dont elle porte des talons aiguilles. Il y a quand même quelque chose où le corps est toujours comprimé. Elle a les pieds qui se rentrent un petit peu l’un dans l’autre, une manière de se poser… mais tout ça est possible parce que le vêtement la comprime. C’est dans des matières – de cuir, de fourrure, de latex, – qu’elle est comprimée. Ce sont tous des codes qu’on associe très vite à la pornographie. Pour Carine Roitfeld c’est aussi une esthétique légèrement érotique. Quand elle a un chemisier, elle le descend très bas, mais à aucun moment on ne voit sa poitrine. C’est tout dans la posture et la gestuelle.

BM : Historiquement, quand on parle d’érotisme et d’un corps comprimé, il a toujours été assez présent. Je pense par exemple à une femme du XVIIIème avec les énormes engageantes, avec les pièces d’estomac… En parlant d’histoire, Est-ce que vous, à travers la thèse que vous faites, vous arrivez à vous y retrouver en tant qu’historien ?

RDR : Je ne vais pas vous dire que dans mes recherches l’histoire ne me manque pas, mais mon directeur de recherche m’oblige à ne pas trop y penser. Il a raison ! je peux très vite me perdre. Faire un doctorat et une recherche, c’est aussi être efficace et apporter quelque chose aux recherches et laboratoires. Je ne vais pas faire un travail d’historien dans un laboratoire d’information et de communication. J’essaye aujourd’hui de m’en éloigner. Mais oui, j’ai un morceau de mon cerveau, bien au fond, qui réfléchit. Il fait des liens constants avec ce qui a pu se passer dans le passé. Et puis il y a l’intérêt de l’homme que je suis aujourd’hui, qui est intéressé par la société et parce qu’il s’y passe. Est-ce que quand on voit certaines stars sur le tapis rouge – je pense à Chappell Roan quasiment nue aux Grammys – est-ce que c’est une esthétique issue d’une création, ou est-ce que ça peut être considéré comme un effet du porno-chic ? Ce sont des réflexions d’historien que j’essaye un maximum de condenser et de mettre dans un coin pour être le plus efficace possible dans mes recherches. Evidemment, je fais des liens entre mon corpus et mes vieux magazines Vogue que j’ai des années 60. Je regarde quels sont les codes qui peuvent être des prémices… je fais des liens.

BM : Et justement ce n’est pas trop compliqué de se perdre dans ce système là ?

RDR : C’est le directeur de recherche qui est là pour le recaler. J’ai toujours peur de ne pas aller à assez loin dans les choses. Parfois, en allant trop loin, on peut se perdre, mais c’est le principe de la recherche. C’est pour mieux rebondir et mieux reculer. Donc oui, c’est quelque chose de compliqué aujourd’hui, mais je me l’autorise. Je me dis que ce n’est pas grave, je ne suis qu’au début. Par contre, il faut arriver à ce que le cerveau se calme correctement, mais ça c’est de l’organisation.

BM : Et votre thèse, c’est combien de temps ?

RDR : Vu que je ne suis pas financé je vais partir sur 4-5 ans. Ce serait bien que j’y arrive parce qu’à un moment, je ne vais pas attendre ma retraite pour ça. Il faut arriver à trouver le temps, il faut que je sois physiquement et mentalement prêt. On ne fait pas une thèse à 20h quand on rentre le soir. C’est ce que je pensais au départ, en me disant que j’irais au travail la journée et qu’en rentrant je ferais à manger, et me mettrais dessus. Mais non, le cerveau ne peut plus, je n’ai pas le cerveau aussi modulable qu’il y a dix ans. Je peux plus vite fatiguer.

BM : Effectivement. Pour finir, si vous aviez un conseil pour ceux qui hésitent à faire de la recherche, ce serait lequel ?

RDR : Je pense que c’est quelque chose que l’on a en soi. Il faut être intéressé, avoir un esprit ouvert, être comme un buvard de tout ce qu’il se passe. Il faut aimer lire, se perdre dans des articles. Il faut être prêt à le faire. Et puis, malheureusement, la recherche ne fait pas vivre. C’est assez compliqué. Aujourd’hui j’ai la chance d’avoir un ménage, un mari, qui me soutient. Je n’aurais peut-être pas pu le faire à d’autres moments. Après si vous aimez la recherche et que vous aimez des thématiques, bien sûr c’est fabuleux. Mais il faut être prêt à être stressé, tendu, à se remettre en question. Donc c’est assez compliqué. Devenir doctorant à 40 ans ou le devenir à 25 ans comme tous mes collègues, c’est se rendre compte qu’on a les mêmes problématiques. On a des problématiques de survie financière, des problématiques de stress, des problématiques de réussite. On a des directeurs de recherches qui nous font confiance, nous prennent sous leur aile. Ça aussi c’est important. Quand quelqu’un vous tend la main, il faut savoir la saisir, mais il faut savoir aussi la garder et la remercier. Les gens qui en ont envie, allez-y, il ne faut pas se décourager. J’avais tenté il y a 5-6 ans de lancer un projet de thèse qui n’a pas fonctionné. Ça ne m’a pas découragé et aujourd’hui j’ai cette chance. Est-ce que ça va aboutir ? je me le souhaite, mais je pense que si vous êtes intéressé.e par un sujet, si vous avez envie de le rechercher, c’est une super voie.

About the Author

Noé RAVELLE-CHAPUIS

Rédacteur pour l’édition 2025-2026 du magazine Blazé.e.s et étudiant en Master de communication de la mode à l’Université de la mode à Lyon. Anciennement dans une formation trilingue en communication-marketing et grand passionné de mode, j’aime mener des projets ambitieux, nourris d’archives et de culture. L’art et la pratique de l’art ont créé en moi une discipline et une ambition sans limites.