Avec Becoming, Robert Wun a métamorphosé la couture en un rituel de ténèbres, où silhouettes sculpturales, sequins rouge sang et mains spectrales convoquent la mémoire, l’intimité et la survie. En cette saison placée sous le signe du fantasme, son défilé a rappelé que la force de la mode réside autant dans la confrontation que dans le spectacle.
Paris en juillet possède sa propre dramaturgie. Les boulevards se gonflent de touristes, les cafés débordent sur les trottoirs, et l’air vibre de l’excitation fébrile de la Fashion Week. Les rédacteur·ices filent d’un lieu à l’autre, les photographes de street style traquent leurs clichés, et la ville elle-même semble s’habiller pour le spectacle. Pourtant, loin du bruit et des paillettes, le Théâtre du Châtelet se prépare à autre chose. Sur sa scène, Robert Wun s’apprête à dévoiler Becoming.
Évasion fashion
Robert Wun est moins un créateur de fantasmes qu’un conteur de ténèbres. Né à Hong Kong et formé à Londres, il a apporté à Paris une vision qui trouble autant qu’elle séduit, tissant la couture en un langage plus proche du cinéma que du costume. Sa révélation survient en 2015, lorsque Effie Trinket apparaît dans Hunger Games : La Révolte, partie 2 vêtue de l’une de ses créations sculpturales rose poudré, un moment qui marque son entrée sur la scène mondiale. Depuis, Wun a affiné son vocabulaire architectural, théâtral et résolument sombre, qui fait de lui l’une des voix les plus saisissantes de la mode contemporaine.
La mode a longtemps été perçue comme une échappatoire au réel. Tandis que la vie est rythmée par les deuils, les crises et la monotonie, le podium s’est souvent voulu une porte vers un ailleurs plus lumineux, une illusion où les vêtements nous éblouissent au point de nous faire oublier le poids du quotidien. Pourtant, la mode ne doit pas se réduire à la distraction. Le défilé peut aussi être un miroir, reflétant ce qui se joue au-delà de ses murs dorés. C’est précisément ce que réussit Robert Wun : il transforme la couture en confrontation, rappelant que la beauté peut dire la peur, le deuil et la survie avec autant de force qu’elle peut incarner l’évasion.
Une procession écrite dans les ténèbres
Dès les premières vidéos partagées en ligne, la collection se dévoile comme un spectacle d’ombres, où écarlate, ivoire et obsidienne tranchent avec force contre la pénombre du Théâtre du Châtelet. Les formes oscillent entre armure et apparition : robes hérissées, silhouettes ailées, cascades de tissus à la fois fragiles et défiantes. Les mannequins avancent avec une gravité rituelle, davantage en pleureur·ses qu’en muses, l’atmosphère s’épaississant jusqu’à se muer en requiem, comme si la scène s’accordait aux cordes endeuillées et aux crescendos lancinants de On the Nature of Daylight de Max Richter.

© Tagwalk / Robert Wun
La collection s’est ouverte sur une image gravée dans la mémoire : une immense cape de satin blanc, rembourrée et lourde, dont la surface immaculée était violée par des empreintes de mains rouges en sequins, comme maculée de sang. Ce n’est plus un vêtement mais un tableau, la mode transformée en pièce à conviction. Wun bascule ensuite vers des silhouettes qui font glisser la couture vers la sculpture. Les robes aux plis acérés se meuvent comme des lames à chaque pas. Les vestes arborent une précision militaire. Les jupes gonflent en volumes improbables, engloutissant autant le corps qu’elles l’habillent.
La palette se réduit à l’essentiel : blanc, noir et carmin. Chaque teinte surgit comme une déclaration, intensifiant la tension entre fragilité et défi. Les accessoires approfondissent cette dramaturgie : sacs à main en forme de smoking, nœuds papillon et plastrons transforment l’utilitaire en double du corps humain. Des bras de mannequins enserrent les corsages, à la fois étreinte et possession. Ailes, voiles et colonnes vertébrales brouillent la frontière entre corps et sculpture.
Le final distille la vision de Wun en une image spectrale : une robe de mariée couronnée d’une figurine miniature tenant le voile, apparition planant sur la mariée tel un destin. Ici, la couture n’est plus une évasion mais une rencontre, des vêtements dressant la fragile frontière entre survie et spectacle, beauté et terreur.
La saisissante emprise des mains
Parmi les gestes les plus troublants de la collection figurent ces mains et bras désincarnés, cousus aux vêtements, agrippant tissus, tailles ou épaules comme pour s’y accrocher. Ce ne sont pas des ornements, mais des présences spectrales, doublant le corps d’un écho fantomatique. Sur certain·es modèles, ces mains évoquent la caresse d’un·e amant·e, s’attachant avec tendresse ; sur d’autres, elles se resserrent telle une emprise ou un avertissement. Wun a transformé ce qui aurait pu paraître un artifice surréaliste en quelque chose de profondément inquiétant : le rappel que le contact persiste, même lorsque celui ou celle qui touche n’est plus.

© Tagwalk / Robert Wun
Dans l’histoire de l’art, les mains ont souvent porté une charge sacrée, comme dans la Création d’Adam de Michel-Ange sur la voûte de la chapelle Sixtine, où les doigts presque jointifs de Dieu et de l’homme incarnent la vie elle-même. La couture de Wun propose une inversion plus sombre de cette filiation. Ses mains ne confèrent pas la création, elles en marquent plutôt l’après-coup : l’absence, la mémoire, le contrôle. La beauté se mesure ici autant à ce qu’elle attire qu’à ce qu’elle retient, le geste de la couture devenant à la fois étreinte et contrainte. Dans une saison où tant de défilés célébraient légèreté et évasion, Wun brode son podium de fantômes du contact, réinventant le geste divin en quelque chose de fragile, hanté et profondément humain.
© Robert Wun

About the Author
Samuele Matteuzzi
Rédacteur pour Blazé·e·s Magazine (édition 2024-2025) et étudiant en Master Mode et Communication à l’Université de la Mode de Lyon, je tisse des récits où la mode, les séries et les cultures se rencontrent pour raconter des histoires uniques. Mi-Italien, mi-Australien, je me considère comme un styliste de la langue : je façonne les mots avec la même précision qu’un couturier travaille ses étoffes. Après une licence en traduction et interprétation pour la mode, et une expérience comme professeur d’anglais, j’ai traversé l’Italie pour rejoindre Lyon, où je continue d’explorer les liens entre style et storytelling.

