«Je trouve plus dur de mettre en forme l’idée que d’avoir une idée ». En entretien, la professionnelle parle de la nécessité de valoriser les métiers techniques au sein de l’industrie de la mode.
Des premiers traits du dessin à la matérialisation sur les défilés, la création de mode passe par une série d’étapes avant d’attirer les projecteurs finaux. Un travail qui, bien qu’il soit souvent associé à un nom de créateur ou à une marque, passe par de multiples mains dans sa confection. « Je trouve un peu frustrant que ce soit qu’un seul nom qu’on regarde […], c’est difficile de se rendre compte de tout ce qu’il y a derrière, de tous les métiers dans le processus créatif. Il n’y a pas du tout qu’une seule personne qui décide du vêtement », révèle Maïlis Trident.
Modéliste et assistante de design au sein de la marque parisienne Alter Designs, Maïlis a commencé son parcours dans la mode de manière autodidacte, en s’engageant dans un chemin de savoir-faire manuel et de créativité. Elle a acquis de l’expérience dans des maisons telles que Louis Vuitton, ainsi que dans des ateliers et des studios à Lyon, où elle a travaillé comme couturière, responsable des ajustements et des services de retouche. Aujourd’hui, Maïlis participe à presque toutes les étapes du processus de création dans son travail,ayant intégré une petite équipe collaborative qui, selon la modéliste, donne le ton juste de l’ambiance d’un atelier où les idées prennent corps collectivement. Dans l’entretien qui suit, la créatrice revient sur son parcours, réfléchit à la hiérarchie des rôles dans la production de mode et attire l’attention sur l’importance de la reconnaissance des métiers techniques dans l’industrie.

Comment est né ton intérêt pour la mode et la couture ?
La mode m’a toujours intéressée. Quand j’étais petite, je voulais être soit styliste, soit danseuse et c’est vers quinze ans que j’ai commencé à coudre vraiment. Je me suis retrouvée un peu par défaut à faire un CAP maroquinerie et j’ai adoré. Après, j’ai décidé d’aller à ESMOD Lyon, mais je ne l’ai fait qu’un an parce que je n’étais pas scolaire. Pendant deux ans, j’ai enchaîné des petits boulots, soit en retouche, soit en couturière, plusieurs expériences différentes, mais plus trop créatives. Après, je suis rentrée chez mes parents pendant un an parce que ma santé mentale n’était pas bonne et c’est à ce moment qu’une de mes grandes sœurs m’a demandé de lui faire ses robes de mariée. C’était un projet qui m’a énormément plu et là, je me suis dit : «Je pourrais faire ça tous les jours de ma vie». J’ai eu énormément de chance parce ma sœur avait un contact qui travaillait pour une petite marque de vêtements qu’elle a invitée au mariage. Elle a vu mes robes, elle a bien aimé et elle m’a prise en stage. Après six mois de stage j’ai été embauchée. Ça fait un an et deux mois et j’adore.
Qu’est-ce que tu fais aujourd’hui chez Alter Designs?
Aujourd’hui, je suis principalement modéliste. On est une petite marque avec une équipe de quatre en tout. Il y a la boss, une responsable développement produit, une designer qui est là à mi-temps, puis moi, qui gère la partie modélisme. Je le fais toute seule et je fais aussi du design et de la recherche. Je fais un peu le développement du vêtement de A à Z. Je participe aux recherches, aux moodboards, aux dessins. Ensuite, je fais les toiles. Une fois que tout est validé, je fais les patrons et on les envoie avec les fiches techniques à l’usine. Je n’ai pas de supérieur dans le modélisme, donc c’est moi qui apprends un peu toute seule. C’est hyper cool mais un peu difficile par moments parce que je commence à faire des trucs de plus en plus complexes.
Ton parcours dans la mode avant Alter Designs était plutôt technique. As-tu l’impression que le public, et même certains professionnels du milieu, réalisent vraiment la complexité de ce travail ?
Déjà, il y a une grosse différence entre le métier de designer et le métier de modéliste. Je trouve injuste la façon dont on différencie les deux. Il y en a un qui est beaucoup mieux vu que l’autre. Le modélisme, c’est vraiment la recherche de volume, le patronage, c’est beaucoup de calculs, c’est beaucoup de savoir-faire. Et je trouve, à mon sens, que c’est plus complexe que la recherche et le dessin. Je trouve plus dur de mettre en forme l’idée que d’avoir une idée. Donc je trouve cette différence injuste. C’est vrai qu’on n’est pas assez reconnus. Après, je pense que si on a vraiment envie de reconnaissance, il faut être designer, il ne faut pas être modéliste.
As-tu l’opportunité d’exprimer ta créativité même étant modéliste?
Je pense que c’est plus facile de participer au processus de création quand c’est une petite marque, parce ton avis sera demandé. J’ai mon mot à dire dans le processus artistique et c’est hyper cool. Et, dans mon cas, comme la directrice artistique et la designer ne sont pas souvent là, j’ai plus de responsabilités. Ça me donne l’opportunité d’être plus présente dans le processus créatif. Pour les grandes marques, c’est vrai que la plupart du temps, il y a vraiment une dissociation de modélistes et designers. Mais moi, je suis les deux. Même si souvent il faut choisir entre modéliste et designer.
Quelle est la sensation de voir les créations prêtes après le travail à la confection?
Je trouve que c’est hyper important de participer à ce moment. La création de nos collections prend six mois de travail : de la recherche à une collection finie. On est déjà dans la prochaine collection avant même de sortir celle qu’on vient de finir. C’est vrai que ça fait du bien parce que quand on travaille pendant six mois sur un projet, on a plus de recul dessus. Ça fait du bien déjà de voir les vêtements portés, les shootings, parce que ça met vraiment en valeur les vêtements. Un projet de six mois, c’est important qu’il soit bien clôturé, je trouve. Puis ça nous permet d’avoir des retours, c’est un travail d’équipe, donc c’est cool de pouvoir le célébrer aussi en équipe.
Tu as fait partie de l’équipe qui a préparé le modèle de sac Néo-Noé de Louis Vuitton en 2020. Comment a été cette expérience?
Je n’ai pas trop aimé. Souvent, on se dit : Louis Vuitton c’est une grande marque, c’est prestigieux… Mais en fait, je n’étais pas dans la partie modélisme ou design, j’étais dans la partie usine. C’est du travail répétitif. C’est énorme et très bruyant, l’usine, et tu ne fais pas un sac de A à Z, tu fais partie du rouage du sac. Moi, je faisais de la coloration et un peu de couture. Mais en fait, il y a quelqu’un qui coupe avant, qui prépare la matière. Après, il y a quelqu’un qui vient assembler, quelqu’un qui vient mettre les œillets, etc. C’était intéressant de travailler à l’usine, voir cet aspect-là, mais moi, c’est l’esprit de création que j’aime. Et le fait que ce soit énorme Vuitton, je n’aime pas particulièrement. Je ne sais pas, c’est une marque qui coûte cher, mais la matière n’est pas de grande qualité. Ce que je faisais, ce n’était pas de la haute couture.
D’après toi, est-ce que les marques peuvent faire quelque chose pour rendre les métiers de la chaîne de la mode plus visibles ?
Il y a quelques marques qui le font, mais peu. Je ne sais pas, parce que c’est quand même un monde étrange, la mode. Dans les grandes maisons, par exemple, tu as un directeur artistique, avant ils n’étaient pas autant connus : c’est la maison qui était connue. Maintenant, on suit énormément les directeurs artistiques, tout le monde connaît leur nom, ce qu’ils ont fait, on connaît leur style. C’est hyper cool. Mais c’est vrai que les gens oublient que dans une grande maison, il y a énormément de designers qui travaillent avec le directeur artistique. Ce n’est pas du tout lui seul qui dessine toutes les pièces. Il va prendre des décisions mais en réalité, il y a une équipe de designers et des modélistes derrière. Je trouve ça un peu frustrant que ce ne soit qu’un seul nom qu’on regarde. C’est difficile de se rendre compte de tout ce qu’il y a derrière, tous les métiers dans le processus créatif. Il n’y a pas du tout qu’une seule personne qui décide du vêtement.
Quels sont tes plans pour ton futur dans la mode ?
Pour l’instant, je commence ma carrière. Je suis hyper contente d’avoir l’opportunité que j’ai. J’apprends énormément et je touche un peu à tout, donc, c’est une super expérience. Je fais des choses de plus en plus complexes mais c’est vrai que d’apprendre par moi-même, parfois, c’est limitant. J’aimerais bien travailler avec d’autres personnes qui font du modélisme. J’ai encore beaucoup à apprendre, il y a plein de techniques, de codes que je n’ai pas toujours, je voudrais bien avoir peut-être un mentor, quelqu’un qui a plus d’expérience que moi et qui, du coup, m’apprendrait plus, m’apporterait plus. Dans un futur plus lointain, je souhaiterais peut-être faire une formation costumière. J’aimerais bien faire des choses beaucoup plus créatives, un peu farfelues. Peut-être dans le costume, dans le cinéma, ou pour des spectacles, comme des cabarets, du drag ou des spectacles de danse, ce qui me ramènerait un peu à ma passion de petite fille.

About the Author
Luiza Gonçalves
Brésilienne de Salvador. Journaliste, passionnée par la communication, la mode et l’étude des relations ethno-raciales. Rédactrice pour l’édition 2025-2026 du magazine Blazé.e.s. Pour moi, la mode c’est modus vivendi, c’est identité, c’est vous.

About the Author
Ethel Guyot
Rédactrice pour Blazé.e.s magazine 2025/2026 et étudiante en master Mode et Communication à l’Université de la Mode de Lyon, j’aime les mots, les lire, les écrire, et pouvoir les lier à ma passion pour la création. Mes trois années en DN MADE mode m’ont permis de stimuler ma créativité et de développer ma culture mode et j’aspire maintenant à enrichir mes capacités de réflexions la concernant et développer mes compétences journalistiques pour écrire encore et encore.

