Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le slogan « faites l’amour, pas la guerre » se popularise parmi la contre-culture hippie pour lutter contre la guerre du Vietnam. En arborant des uniformes militaires pour dénoncer la violence, ce mouvement incarne une rupture et consacre le rôle politique et stratégique de la mode comme acte militant.
Aujourd’hui, le néofascisme, la recrudescence des conflits armés et les incertitudes économiques se heurtent à une faible réponse des grandes maisons. Parallèlement, la Gen Z dénonce massivement ces sujets en manifestant, mais aussi en s’habillant. Toutefois, peut-on encore militer contre la violence militaire par le vêtement, dans une société capitaliste qui popularise une « esthétique militaire » ?
Les hippies des 60s : une mode anticonformiste, contre la guerre

Dans les années 60, l’enjeu politique est assumé : rompre avec le conservatisme des décennies précédentes, moderniser la société et éviter la guerre. En effet, le vêtement devient un outil d’opposition politique face au conflit entre États-Unis et Union soviétique. Habillé.es de surplus d’uniformes militaires (mais pas que), les hippies se révoltent contre le gouvernement américain, la conscription et la violence au Vietnam. John Lennon chantera plusieurs fois « Give Peace a Chance » arborant la veste M65 des généraux d’infanterie alors au combat au Vietnam. Symboliquement détourné, l’habit militaire sert des revendications pacifistes, mais aussi sociétales : retour aux sources, préoccupations écologistes, diversité culturelle et androgynie.
Cet anticonformisme ouvre la voie, dans les années 70 et 80, à une mode progressiste, fun et légère. Dès les années 90, le camouflage s’impose dans la mode streetwear et le militaire revient en force.
Guerre et mode : du champ de bataille au dressing
Le lien entre mode et guerre est historiquement ancien et fort. Plus que cela, la guerre est une source d’inspiration première pour les créateur.ices. La marinière, le trench, le cargo ou l’imprimé militaire : ces pièces incontournables sont héritées du champ de bataille.
Les années 60 marquent le début de cette « mode militaire ». Yves Saint Laurent design le Caban, Tom Ford popularise les lunettes aviateur. Dans les années 90, le combo pantalon camouflage et Timberland est visible partout dans les rues. L’imprimé plaît tellement qu’il s’introduit sur les podiums de Dior par John Galliano en 2001. Plus récemment, Pharrell Williams se le réapproprie pour sa première collection Louis Vuitton Homme Printemps-Eté 2024, peu après l’invasion de l’Ukraine par la Russie.
Il faut aussi rappeler que la mode est dépendante de la guerre : en 1940, les silhouettes se simplifient car le tissu coûte cher. Le fascisme des années 30 se traduit dans les garde-robes par des coupes droites, rigides et sérieuses. Comme Mixte Magazine le souligne, « la mode et la guerre partagent un triste point commun, c’est bien celui de n’être qu’un éternel recommencement ».
Puissances et faiblesses du vêtement politique au XXIe siècle
Aujourd’hui, il est frappant de constater un retour en force de l’habit militaire et militant. L’invasion de l’Ukraine a débouché sur la diffusion de messages de paix lors de la Fashion Week Automne-hiver 2022. Botter a ainsi clôturé son show par une chemise à franges estampée du slogan « No War ».



Ces gestes puissants sont néanmoins limités par une mode qui se militarise. En effet, la Fashion Week Printemps-Été 2026 marque le retour de la veste napoléonienne. Ann Demeulemeester,Alexander McQueen ou encore Isabel Marant se l’approprient. Mais derrière ce revival, une analogie qui inquiète se dessine. NSS parle « d’amnésie historique sélective » pour désigner cet « esthétisme impérialiste », dans un contexte où des conservatismes, comme aux États-Unis, prônent la stabilité, mais aspirent réellement à censurer et contrôler la population.
Ce « luxe guerrier » pose donc problème : en capitalisant sur des tendances militaristes, la mode court au risque de normaliser la violence. Le chef de la république Russe de Tchétchénie, Ramzan Kadyrov, s’est paré d’une veste d’inspiration militaire signée Louis Vuitton, ce qui a mis à mal l’image de la maison.
Certain.es diront qu’au contraire, porter l’uniforme guerrier permet de le subvertir pour prôner la paix. Si c’était efficace dans les années 60, il convient de rappeler que nous vivons dans un monde de tendances où le « vêtement politique », supposé combler le manque de couverture médiatique d’un événement, se heurte souvent à un phénomène de fashionisation.
On le voit à travers l’exemple palestinien : après les frappes en octobre 2023, les produits de merchandising affluent et leurs bénéfices sont reversés à des associations. Il reste que capitaliser sur un génocide contredit la valeur pacifiste prônée. De même, l’omniprésence des produits « Free Palestine » sur des sites d’ultra fast fashion comme Shein, témoigne que le mouvement est désormais vidé de son sens.


Néanmoins, cette perte de militantisme dans l’industrie capitaliste de la mode et du luxe, n’implique pas une dépolitisation de la mode en elle-même. La journaliste Jana Shakhashir affirme que « le problème, c’est quand porter un vêtement devient la principale forme d’activisme, quand l’attention se déplace de l’action vers l’attention ». Pour rester efficace, le vêtement politique ne peut s’inscrire dans un circuit de tendances, car la paix n’est pas une valeur qu’on jette comme un pull passé de mode.

About the Author
Lila-Jade Gaubert
Étudiante en licence de Science politique à l’Université Lumière Lyon 2, la mode est pour moi une passion et un moyen d’expression. J’ambitionne d’intégrer le Master en Communication de Mode de Lyon 2, dans l’optique de devenir par la suite journaliste de mode. J’aime analyser la mode, en apprendre plus son histoire et sur les enjeux qui traverse cette industrie à la fois artistique et politique.

