L’éternel coup de foudre de la mode pour l’art floral

Au Moyen-Âge, les fleurs marquaient déjà le monde de la mode… une tendance qui perdure encore à ce jour. Focus sur ce motif à jamais romantique. 

Détail de la fresque figurant la mort d’Isard à Pompéi © Pinterest

Pour le designer italien Stefano Gabbana, « les fleurs expriment tout simplement le bonheur ». Bien avant d’être imprimées sur les tissus, elles ont longtemps été portées telles quelles. Depuis des siècles, fleurs fraîches, couronnes végétales, bouquets ou broches florales venaient orner les garde-robes féminines. Elles apportaient une touche parfumée et sublimaient les tenues mondaines de manière symbolique. Ce n’est toutefois qu’à partir du Moyen Âge tardif que les fleurs s’inscrivent durablement dans le textile sous forme de motifs. À cette époque, Venise et Florence se distinguaient par leurs velours luxueux intégrant fils d’or et d’argent, ornés de grands motifs floraux inspirés de la grenade. Le XVIIIᵉ siècle marque ensuite l’arrivée en Europe d’imprimés fleuris exotiques, notamment à travers le chintz, un textile en coton glacé originaire d’Inde, fabriqué artisanalement entre 1600 et 1800. Imprimés de fleurs et de motifs naturels aux couleurs vives sur fond clair, ces tissus séduisent les élites européennes et participent à la diffusion d’un imaginaire floral plus décoratif et sensuel. 

Au XIXᵉ siècle, alors que le romantisme atteint son apogée, la fleur acquiert une dimension nouvelle puisqu’elle devient langage. Dans la société victorienne, bouquets et arrangements floraux permettent d’exprimer des sentiments (parfois amoureux) que les conventions sociales n’osaient pas formuler ouvertement. La fleur communique :  la rose rouge pour un amour passionné, l’azalée pour un amour sincère ou encore la lys pour exprimer un amour chaste. À la fin du XIXᵉ siècle, l’intérêt croissant des artistes européens pour les arts asiatiques relance la tendance de l’orientalisme. Paravents chinois, kimonos japonais et motifs végétaux inspirent autant la peinture que la mode, notamment dans le courant Art nouveau. D’ailleurs, le couturier français Paul Poiret, grand admirateur de ces influences, participe activement à l’intégration de motifs floraux dans le vestiaire occidental.

Au XXᵉ siècle, la chemise Aloha, également appelée chemise hawaïenne, apparaît dans les années 1920, sous l’impulsion de Koichiro Miyamoto. Mêlant fleurs de cerisier et motifs inspirés des sanctuaires japonais, cette chemise incarne une nouvelle façon de porter la fleur. Dans cette continuité, la fleur devient même un outil politique et culturel avec le mouvement Flower Power des années 1960. Portée par les hippies, elle symbolise l’amour et la paix dans une Amérique marquée par la contestation de la guerre du Viêt Nam. Aujourd’hui encore, les motifs floraux occupent une place centrale dans la création de mode. Dans le domaine de la lingerie, dentelles et broderies florales sont presque incontournables !

Muse des créateurs de mode

Qu’elle soit déclinée en motif ou intégrée sous sa forme la plus littérale, la fleur s’impose comme l’une des étoffes chouchou des créateurs de mode. Omniprésente, surtout à l’approche du printemps, elle n’a plus rien à prouver, même si cette évidence n’échappe pas au regard sarcastique de Miranda Priestly dans Le Diable s’habille en Prada : « Des motifs floraux ? Pour le printemps ? Quelle idée révolutionnaire ! ».

Impossible d’aborder la fleur sans évoquer le travail d’Yves Saint Laurent. Profondément amoureux de la flore, le couturier y puisait une grande source d’inspiration. Il marquera ainsi les esprits avec l’inoubliable Mariée florale, magnifiée par Laetitia Casta lors de la collection printemps-été 1999, intitulée Cérémonie. Confectionnée à partir de fleurs de soie finement travaillées, cette silhouette nuptiale, composée d’un soutien-gorge orné, d’une mini-jupe et d’une coiffe spectaculaire, brouillait les frontières entre sculpture et vêtement. Luxuriante, romantique et audacieuse, elle incarnait l’essence même de la haute couture. 

Si le lys figurait parmi les fleurs de prédilection d’Yves Saint Laurent, rappelant même, par un jeu d’anagramme, les initiales de la maison, le muguet occupait une place toute particulière dans le cœur de Christian Dior. Dès l’après-guerre, le New Look ainsi que ses silhouettes aux tailles cintrées et aux jupes volumineuses du couturier évoquaient des fleurs en pleine éclosion.

Défilé Yves Saint Laurent Printemps-Été 1999
© Getty Images

Les fleurs se transforment également en symboles représentatifs de certaines maisons de luxe, à l’instar de la marque Kenzo, qui manifeste une attirance pour le coquelicot, ou de Chanel, qui affiche un penchant prononcé pour le camélia. Dès 1923, Coco Chanel remarque que les dandys portent cette fleur originaire d’Asie à la boutonnière. Elle se l’approprie, l’épinglant à la ceinture, au col ou en pic à chapeau sur ses créations. Il est également dit que, dès l’adolescence, Gabrielle Chanel fut fascinée par La Dame aux Camélias, interprétée par Sarah Bernhardt. Très vite, le camélia devient l’un des emblèmes les plus durables de la maison.

Les fleurs sous toutes ses coutures

Défilé Balmain Printemps-Été 2024 © Balmain
Défilé Undercover Printemps-Été 2024 © ELLE.fr
Défilé Zomer printemps-été 2025 © Numéro

Hortensias, tournesols, marguerites, anthuriums… nombreuses sont les variétés de fleurs qui défilent sur les podiums d’aujourd’hui. Parmi les plus marquants, le défilé printemps-été 2024 de Balmain, où la rose s’illustre tout au long de la collection et sous de multiples facettes, allant des ornements en forme de bourgeons aux imprimés mille roses. Elles ont d’ailleurs été fabriquées à partir d’une grande variété de matériaux, parmi lesquels le cuir verni, le caoutchouc, le latex, la porcelaine ainsi que le plastique issu de bouteilles recyclées. « L’esprit de la rose — la joie, la beauté et l’amour — illustre vraiment cette collection. Car nous avons tous besoin, plus que jamais, de joie, de beauté et d’amour », témoignait Olivier Rousteing (ex-directeur artistique de la maison) dans un communiqué.

De la même saison, impossible de ne pas évoquer les robes poétiques du label japonais Undercover, dont les jupes étaient réalisées à la manière de terrariums s’illuminant et s’éteignant au fil des foulées des mannequins, avec, à l’intérieur, de véritables papillons et des roses naturelles. Plus récemment, lors de la collection printemps-été 2025 de la griffe néerlandaise Zomer, 34 looks expérimentaux composés de motifs et de sculptures florales rappellent l’ADN de la marque, éprise d’artisanat ainsi que de jeux sur la forme et la couleur.

Défilé Chanel printemps-été 2026 © Numéro
Défilé Haute Couture Printemps-Été 2026 Dior
© Instagram : @jonathan.anderson
Défilé Dior homme Automne-Hiver 2026-2027
© Numéro

Les camélias et autres fleurs emblématiques ont également répondu présents lors du tout premier défilé Chanel de Matthieu Blazy, notamment sur de longues robes en soie épousant le corps des mannequins. Enfin, lors de la dernière Fashion Week parisienne, Jonathan Anderson profite de son deuxième défilé masculin pour punkifier l’héritage de Dior, en le croisant avec celui de Paul Poiret. Il y incorpore ce qui semble être des chrysanthèmes ou des pivoines sur des capes généreuses ainsi que sur des pantalons presque skinny. La faune et la flore nippones sont également mises à l’honneur lors de la très attendue collection haute couture printemps-été 2026 de Dior. Dans un décor aussi bucolique qu’un jardin d’Éden, fleurs de cerisier, orchidées ou encore pavots deviennent les protagonistes du défilé, jusque dans l’invitation elle-même, pensée comme un bracelet de fleurs grandeur nature. 

Défilé Alexander McQueen Printemps-Été 2007
© Getty Images

Mais si, pendant plusieurs décennies, la fleur a été synonyme de vitalité et d’optimisme, pour Alexander McQueen, elle symbolise la mort et la pourriture. Lorsque le designer britannique présente en 2007 sa collection printemps-été intitulée Sarabande, il révèle un côté plus piquant et dangereux de la fleur à travers une robe en organza transparent, splendidement brodée de roses, fausses comme véritables.

« J’ai utilisé des fleurs fraîches pour les voir mourir peu à peu sur le vêtement. Mon état d’esprit est à la fois romantique et sombre », confiait-il alors.

About the Author

Clémence Bodeau

Rédactrice pour l’édition 2025-2026 du magazine Blazé.e.s et étudiante en Master de communication de la mode à l’Université de la Mode à Lyon, j’aspire à rédiger des articles qui dépassent la tendance pour interroger ce que la mode dit de nous, de nos identités ainsi que de notre époque.