Les créateurs de mode aiment-ils vraiment les femmes ?

Nombreux sont les créateurs de mode vouant un amour presque christique pour des femmes, érigées au statut de muses. De Lagerfeld et Ines de la Fressange à Givenchy et Audrey Hepburn en passant par Jean Paul Gaultier et Madonna, ces duos illustrent autant le culte de la femme que le pouvoir du créateur sur son image.

Une partie des acteurs de la mode se pose en héritiers de Gabrielle Chanel, pensant le vêtement comme un moyen de désentraver la femme, et de lui rendre sa liberté de mouvement. Dès 1962, Yves Saint Laurent, emprunte des pièces au vestiaire masculin, manteau de marin, pantalon blanc, à une époque où ces éléments sont principalement réservés aux hommes. C’est un véritable geste de style mais aussi de révolution, soutenant l’émancipation féminine. Le créateur résume ainsi sa démarche : « Ce que je […] propose ce n’est pas une nouvelle ligne […] mais la liberté. […] Je pense que le temps des femmes poupées et des hommes dominateurs est révolu ». Sous cette déclamation, l’idée d’un amour qui ne consiste plus à modeler un corps idéal, mais à habiller des vies réelles est forte.

Julia Roberts porte un tailleur Giorgio Armani
en 1990

Parmi ces héritiers, Giorgio Armani, iconique couturier italien récemment décédé, transforme en profondeur le tailleur. À travers son travail, il désosse le costume, le rendant plus souple, plus confortable et malléable. En supprimant les armatures des vestes de tailleur, les vêtements s’adaptent au corps. Les épaules s’allègent et les pantalons accompagnent les gestes plutôt que de les contraindre.

Ses tailleurs minimalistes et intemporels permettent aux femmes  d’entrer dans des espaces de pouvoir sans être déguisées, en existant autrement que comme  décor. Ce sont des vêtements qui cherchent moins à sexualiser la femme mais plutôt à la comprendre. Le créateur laisse de la place au corps, aux gestes du quotidien, à la liberté. 

Audrey Hepburn, disait trouver chez Givenchy, des vêtements « dans lesquels je suis moi-même ». De l’écran de cinéma aux rues de Paris,  lignes épurées et coupes nettes du créateur accompagnent l’actrice partout, au point de façonner une personnalité publique.

Là où d’autres créateurs corsètent, lacèrent, cachent ou surchargent le corps, Givenchy semble préférer des vêtements sobres afin de mettre en valeur la personne qui les porte. Le vêtement devient alors un miroir fidèle à la réalité, discret qui laisse apparaître le visage, la gestuelle, la personnalité avant le fantasme.

Audrey Hepburn en Givenchy

L’amour qui enferme

Défilé Haute Couture Printemps-Été 1947 Dior

Une autre famille de créateurs semble au contraire voir le vêtement comme une manière de donner vie à une vision fantasmée et sculpturale du corps féminin. Christian Dior, avec sa silhouette du New Look, défend un retour à une certaine féminité, au retour de la guerre : taille de guêpe corsetée, hanches arrondies, poitrine soulignée. Il ne s’agit pas d’accompagner le corps dans sa disposition naturelle, mais de le modeler pour qu’il corresponde à un idéal projeté.

Madonna porte un soutien-gorge Jean Paul Gaultier

Nombreux sont les designers perpétuant cette vision du corps féminin dans l’industrie du vêtement. L’ « enfant terrible » de la mode, Jean Paul Gaultier, crée un vestiaire féminin hyper-stylisé et hypersexualisé. Son soutien gorge conique porté par Madonna en 1990, en est la représentation absolue. Pointes exagérées, poitrine projetée vers l’avant, bonnets rigides triangulaires, tout attire le regard, transformant la poitrine en arme graphique. Rien n’est suggéré, tout est mis en scène, exagéré, presque cartoonesque. 

Dans un contexte sociétal où la poitrine des femmes reste un sujet tabou hors de la sphère intime, ce costume assume une sexualité frontale, presque agressive. Pièce théâtrale, manifeste puissant d’acceptation de la sexualité féminine, il l’exacerbe pourtant jusqu’ à l’excès. 

Azzedine Alaïa, formé à l’art de la sculpture, se dit animé par un amour absolu de la femme, qu’il modèle dans des robes seconde peau. Tissu ajusté, taille marquée, hanches soulignées, poitrine encadrée : il redessine ces corps, les magnifie tout en les mettant en scène. Le corps féminin devient alors une architecture théâtrale. Dans ces univers, le corps des femmes relève moins du quotidien que du spectacle et de l’imaginaire. C’est alors un écran sur lequel les créateurs projettent, utopies, illusions et obsessions formelles.

Le fantasme des muses

Défilé Jeanne Friot lors de la dernière Paris Fashion Week 2026

Dans les relations créateurs/muses, l’écart d’âge est souvent frappant. Les hommes sont associés à de jeunes femmes, choisies pour incarner une certaine idée de la perfection. La muse devient alors la personnification de l’idéal féminin, soumises aux normes de beauté du moment, minceur, jeunesse, occidentalisme ou encore exotisme. Parmi ces couturiers, beaucoup sont des hommes, souvent homosexuels, dont le rapport à la féminité passe moins par l’intimité conjugale, que par le regard et la forme. Leur muse devient un miroir, elle matérialise, sur son corps, une version idéalisée de la féminité.

Les femmes sont-elles aimées pour ce qu’elles sont ou ce qu’elles représentent comme concept visuel ? Dans ces ateliers, les corps se transforment en surfaces de projection, surfaces de rêve, de fantasme et de pouvoir. Aujourd’hui, de nombreux créateur.ices émergent.es proposent une vision du vêtement abolissant les frontières genrées. Lors de sa dernière collection à la PFW26, Jeanne Friot a offert une leçon d’amour et d’inclusivité refusant catégoriquement l’objectification du corps féminin. Plus de muses idéalisées, plus de corps à sculpter mais plutôt des vêtements qui mettent en lumière des individus, laissant place à l’unicité de chacun. 

About the Author

Luce

Issue d’un cursus d’arts appliqués en design textile, j’ai à coeur de partager une vision de la mode plus éthique, actuelle et inclusive.