Le blanc du Candomblé: tradition, vêtements sacrés et expression culturelle

La couleur guide la pratique religieuse afro-brésilienne, révélant le savoir-faire de ses vêtements, inspirant la mode et faisant rayonner sa force symbolique.

Dans la religion afro-brésilienne du Candomblé1, le vendredi est un jour où le port du blanc fait consensus. Dans la ville de Salvador, où la négritude et la religiosité sont particulièrement vivantes au Brésil, des personnes défilent dans les rues avec des vêtements, des accessoires et des chaussures blanches, montrant le rôle central de cette couleur dans le culte et parmi ses adeptes. Dans l’intimité religieuse du terreiro – espace sacré où se déroulent les rituels et cérémonies de la religion – le blanc traverse les vêtements et les tâches quotidiennes et s’ajoute à la sacralité des tenues rituelles. De véritables œuvres de couture, illuminées par l’axé l’énergie sacrée de la vie – et par leurs tissus brillants et ornés. Elles établissent un lien profond avec le sacré, avec la «lumière spirituelle», et témoignent d’un savoir-faire vivant transmis par des générations.

Documentée historiquement depuis le XIXᵉ siècle, la pratique aurait également été influencée par la présence d’Africains islamisés arrivés au Brésil colonial, qui aussi utilisaient le blanc comme symbole religieux. La dirigeante religieuse Ekedy Sinha explique que la couleur blanche représente l’ancestralité et qu’elle est liée à Oxalá, divinité considérée comme créatrice des êtres humains et «père» des autres entités, appelées orixás, et dont le vendredi est le jour consacré. « Le blanc est la couleur prédominante. Le blanc nous enveloppe à la naissance, à la renaissance pour l’orixá et à la mort », affirme-t-elle.

Orixás, cérémonie pour Oxalá (au centre). Image : Carybé / CAIXA CULTURAL. Carybé : Les couleurs du sacré.

Parmi les personnes de la religion, le port du blanc le vendredi est un signe de respect et une demande de protection. Pour la femme de ménage Joceira Azevedo, 47 ans, cette pratique fait partie de ses soins spirituels, étant intégrée naturellement à son quotidien. « Le blanc est un élément clé, paix et respect à Oxalá. Je peux porter du jaune, du rouge n’importe quel jour. Automatiquement, le vendredi est fait pour être en blanc. J’ai 26 ans de Candomblé et pour moi cela est déjà naturel, c’est croire en l’axé », dit-elle.

Les tenues religieuses

Le blanc est présent non seulement le vendredi, mais aussi dans divers éléments et rituels de la religion depuis l’initiation, comme l’observe Isabel Ribeiro, designer et Yarobá2 depuis 40 ans: « Tout initié est entouré de blanc. Son linge de maison est réalisé en blanc, lors des premières présentations le port du blanc est fondamental. Les travaux dans le terreiro, les nettoyages, tout ce qui relève des dogmes internes se fait toujours en blanc. Notre deuil est aussi blanc »,  souligne-t-elle. 

L’habillement religieux fait partie intégrante de l’expression du Candomblé, transmis dans les terreiros des prêtres aux fidèles. « Les vêtements font partie de cette résistance consistant à maintenir la religion vivante malgré toutes les persécutions. C’est une manière de garder l’Afrique vivante en nous, dans les liens, dans la recherche de la beauté entre le sacré et l’humain. Et chaque orixá a ses propres couleurs, accessoires et symboles », explique Isabel, dont l’une des fonctions en tant que Yarobá est la confection des vêtements et de linge de maison des initiées.

Joceira raconte qu’elle a reçu ses premières pièces de son prêtre. Elles étaient simples et blanches, et avec le temps, elle a pu commencer à porter des couleurs. La tenue de l’initiée est le costume d’Abian (personne nouvelle dans la religion) composé du Calçolão, pantalon ample ajusté à la taille par un cordon; du Camisu, vêtement en coton brodé ou en laize, avec des manches et une jupe arrivant au genou ; d’une jupe attachée par un cordon à la taille, pouvant comporter plusieurs jupons; du Pano da Costa, tissu rectangulaire, porté sur les épaules ou attaché au corps; et de l’Ojá, bande de tissu portée sur la tête comme un turban, ornée de dentelles et de broderies. Lorsque les Abian achèvent leur initiation, les tenues deviennent plus élaborées.

« Dans les grandes fêtes, nous achetons les tissus et réalisons les tenues de gala. C’est un moment spécial. Il existe certains types de vêtements spécifiques pour certains orixás, mais la confection, bien que destinée à l’orixá, comporte aussi une touche personnelle », ajoute Joceira. Outre le coton blanc, sont également utilisés des tissus colorés comme la soie, le crêpe et le tulle, ornés de perles et de paillettes. Parmi les matériaux et finitions employés figurent les passementeries, rubans, entre-deux et dentelles anglaises, ainsi que des broderies artisanales telles que le richelieu, le labyrinthe, le point ajouré et la dentelle Renaissance, qui enrichissent et consacrent le caractère sacré de ces vêtements.

Cérémonie de candomblé. Image : Instagram/Paula Froés
Cérémonie de candomblé. Image : Instagram/Paula Froés
Cérémonie de candomblé. Image : Instagram/Paula Froés
Cérémonie de candomblé. Image : Instagram/Paula Froés

Le sacré au quotidien

Certains éléments de la garde-robe religieuse échappent à l’espace sacré et entrent dans le vêtement quotidien ou dans le cadre professionnel de la ville. Pour le gestionnaire João Victor, 31 ans, les vêtements blancs motivés par la croyance afro-brésilienne n’apparaissent pas uniquement le vendredi. Initié depuis dix ans dans le Candomblé et ayant Oxalá comme orixá, il a l’obligation religieuse de porter majoritairement du blanc.

« Nous devons renoncer à certaines couleurs, surtout celles qui ont une grande vibration, car on croit également à la force énergétique des couleurs. Pour que cela ne nous apporte aucun affaiblissement spirituel, nous nous consacrons et vivons avec cette condition », dit-il. Même en reconnaissant que porter uniquement du blanc peut créer des barrières sociales, notamment dans le jugement des connaissances, João Victor estime que sa génération a une compréhension différente du préjugé religieux : « Nous comprenons qu’il est nécessaire d’adopter une position de lutte contre ce qui nous poursuit depuis si longtemps ».

La religiosité s’impose également au quotidien comme une force créative dans les arts visuels et la mode de Salvador, dans des œuvres telles que celles du designer Alberto Pitta, fondateur du Cortejo Afro3. Depuis plus de quatre décennies, Pitta se consacre à l’impression textile et à la sérigraphie, créant des vêtements avec des motifs évoquant des éléments afro-diasporiques. Fils d’une yalorixá et couturière, il a grandi en observant sa mère confectionner des broderies en richelieu, technique qui inspirera plus tard ses propres créations. « Avoir vécu avec ma mère, Santinha de Oyá, m’a donné des bases et de la confiance pour ma carrière professionnelle », raconte l’artiste.

Inspiré par cet univers, Alberto Pitta considère les tenues religieuses comme son point de départ : « Sans aucun doute, elles sont prépondérantes dans mon travail : les instruments, la nourriture, les animaux, la botanique du Candomblé, tout me donne le “sillon” nécessaire pour produire et développer ma création culturelle, qui s’étend à diverses initiatives au-delà de la mode, d’autant plus que la mode est un art plastique appliqué. Je collabore à partir de ce que j’appelle le public du sacré, ce que les yeux peuvent voir : l’esthétique, la beauté et l’art issus de ces lieux », défend-t-il.

Alberto Pitta et ses œuvres à la Biennale de Sydney 2024. Image : site de la Biennale de Sydney
  1. Candomblé: Religion afro-brésilienne qui vénère les orixás, divinités liées à la nature, à travers chants, rituels et offrandes. Sa structure s’organise en terreiros, communautés religieuses dirigées par des mères ou pères de santo, où se forment des familles spirituelles qui unissent initiés et ancêtres. Plus qu’une pratique spirituelle, le Candomblé préserve les savoirs africains et exprime une forme de résistance culturelle et sociale face à la logique coloniale brésilienne. ↩︎
  2. Yarobá: Fonction du Candomblé chargé de prendre soin des divinités spirituelles ↩︎
  3. Cortejo Afro: Le Cortejo Afro est un groupe culturel et musical brésilien, fondé à Salvador en 1998, qui combine musique, danse et performance pour célébrer l’héritage africain et l’identité noire. ↩︎

About the Author

Luiza Gonçalves

Brésilienne de Salvador. Journaliste, passionnée par la communication, la mode et l’étude des relations ethno-raciales. Rédactrice pour l’édition 2025-2026 du magazine Blazé.e.s. Pour moi, la mode c’est modus vivendi, c’est identité, c’est vous.