L’art de se dire sans parler : une histoire du flirt dans la mode

Les codes amoureux dans l’habillement traversent les siècles, les cultures et les identités.

Si le silence de l’autre côté, après ce message envoyé par DM au milieu de la nuit dans un pur sursaut de courage, peut sembler honteux, imaginez voir votre approche ignorée face à face. France, XVIIe siècle, haute société, dans un moment de loisir où des jeunes se promènent dans des jardins, des regards se croisent et votre intérêt romantique s’approche. Dans un geste audacieux, vous laissez tomber votre gant par terre en espérant qu’il soit ramassé ; pourtant, il passe, regarde et continue tout droit. C’est officiel : il n’est pas intéressé. La scène, qui semble avoir été tirée de l’univers de Bridgerton, est l’une des dizaines de tentatives amoureuses et de signes de statut romantique qui apparaissent durant l’histoire de la mode, prouvant que l’art du flirt passe aussi par la garde-robe, dans des langages qui traversent les époques et les contextes sociaux.

Agiter l’éventail de certaines manières, offrir un mouchoir comme faveur, utiliser des imprimés spécifiques ou même broder des messages sur des gants et des robes: les façons de déclarer son intérêt sont nombreuses. Il est juste que, dans une société conduite par des normes, des extravagances, et où l’une des principales activités de la cour, surtout pour les femmes, était de s’habiller, la communication autour des relations amoureuses trouve d’autres moyens au-delà de la parole. Un exemple résidait dans l’identification des femmes célibataires, qui remonte à l’Antiquité grecque et romaine. Bien avant que l’alliance ne soit un symbole d’engagement, l’une des façons d’identifier les jeunes femmes disponibles était la coiffure. Leurs Cheveux étaient lâchés, décorés de pierres, de fleurs, de rubans, de tresses et de boucles, contrairement aux coiffures plus sobres ou même avec voile portées par les femmes mariées.

Portrait d’une princesse célibataire au XVe siècle. Image: Lucas Cranach
the Elder/lucascranach.org
Portrait d’une femme mariée au XVe siècle. Image: Lucas Cranach
the Elder/lucascranach.org

De la coiffure à la chaussette bleue

De nos jours, si vous êtes runneur, vous devriez peut-être diriger votre regard vers les célibataires de la tête aux pieds. Un code curieux pour découvrir le status est apparu au Brésil avec la popularisation de la course à pied dans le pays. Si vous faites votre exercice avec des chaussettes bleues, non seulement vous appréciez le sport, mais vous êtes aussi célibataire et disponible pour rencontrer de nouveaux intérêts amoureux. « C’était une campagne que l’application de rencontre Inner Circle a faite, où ils ont lancé un sondage et plus de 80 % des personnes ont répondu qu’elles aimeraient avoir des connexions en dehors des applications les plus simples, dans des événements sportifs, par exemple », explique la journaliste Carla Borges.

Adepte des courses de rue, Carla a non seulement enquêté sur la tendance, mais a décidé de la tester. « Au début, je me suis sentie un peu bizarre, mais, au bout du compte, ça a plutôt bien marché et j’ai eu un rendez-vous amusant. Cela m’a rappelé un peu certaines modes de quand j’étais adolescente, à la fin des années 90, début des années 2000 », révèle-t-elle.

La nostalgie de la journaliste a ressuscité tout un univers de dynamiques toujours présentes, que ce soit dans les mémoires, le quotidien ou la culture pop — à l’instar de séries comme Emily in Paris (2020) ou L’Été où je suis devenue jolie (2022). « Il y avait de tout : des colliers de couple avec la moitié d’un cœur, aux maillots d’équipe floqués au nom du petit ami, en passant par les tatouages assortis », se remémore Carla Borges. Elle évoque également les « fêtes du signal » :

« Si vous portiez du vert, vous étiez disponible ; du jaune, c’était à voir ; et du rouge, pas question. À l’école, quand un garçon nous plaisait, on lui empruntait son manteau. Le porter à la récréation prouvait à tout le monde que c’était réciproque. »

L’évolution pour la vie adulte vient avec le fameux « walk of shame », quand, après une nuit romantique, pour ne pas rentrer chez soi ou aller au travail avec les mêmes vêtements que la soirée, on emprunte une pièce de la garde-robe du partenaire. « Le message est clair : ça se passe et tout le monde le sait maintenant », plaisante-t-elle.

Emily, de la série Emily in Paris, rentrant chez elle en portant le blazer d’Alfie après leur rencontre la veille au soir. Image: Netflix

Les codes vestimentaires LGBT

Au centre de la communauté LGBTQIA+, l’acte de s’habiller à souvent été accompagné de multiples fonctions au-delà de l’esthétique, étant un outil de survie, de résistance et de signalisation. Dans l’ouvrage Mode masculine et expression du genre et de la sexualité, les chercheurs Souza et Sousa ont énuméré certaines des phases vestimentaires au sein de la communauté homoaffective, ainsi que leurs symboles.

Avant la libération sexuelle, aux XIXe et XXe siècles, les codes étaient subtils pour éviter la persécution policière et médicale. La signalisation discrète venait, par exemple, de l’œillet vert, popularisé par Oscar Wilde dans la décennie 1890, qui, porté à la boutonnière, était un indice secret pour les hommes gays à Londres et à Paris. Tout comme l’utilisation de violettes pour les femmes lesbiennes, en référence à la poésie de Sappho. Un autre code qui surgit à cette période et qui a perduré pendant des décennies est l’usage d’une seule boucle d’oreille du côté droit par les hommes gays.

Dans la décennie 70, les chercheurs décrivent le mouvement « Clone », dans lequel des hommes gays ont adopté l’hypermasculin et des archétypes tels que le travailleur manuel, le cowboy et le militaire. « À cette époque, l’un des signes communicatifs phares était le Hanky Code (Code du Mouchoir), accroché à la poche arrière du pantalon. Selon le côté et la couleur du tissu, il indiquait non seulement l’homosexualité, mais aussi des préférences et pratiques sexuelles précises. Un autre moment marquant de la symbologie dans le vestiaire gay est celui des années 90, avec l’adoption de vêtements plus combatifs et politiques. L’un des exemples est l’appropriation du Triangle Rose. Ce symbole, utilisé par les nazis pour marquer les homosexuels dans les camps de concentration, a été récupéré pour devenir un emblème de fierté et de lutte, s’inscrivant désormais jusque dans l’habillement. 

Oscar Wilde avec un œillet vert à la boutonnière de sa veste. Image: W. D. Downey
Broche avec réappropriation du triangle rose. Image: Pinterest
Dessin de Tom of Finland du mouvement « Clone ». Image: Tom of Finland/Pinterest

Les codes qui servaient initialement de bouclier de protection sont devenus de plus en plus identitaires et cessent aujourd’hui d’être un «déguisement» pour devenir une esthétique célébrée au sein de la communauté. Aujourd’hui, la mode du flirt LGBTQIA+ oscille entre le rétro et le numérique. La cinéaste Gloria Campos, 30 ans, décrit certains des éléments qu’elle, en tant que femme lesbienne, utilise et reconnaît chez des intérêts potentiels : « Il y a certains éléments dans le visuel qui nous donnent ces indices et que nous utilisons entre lesbiennes, comme des accessoires aux couleurs de nos drapeaux, les chemises à boutons, porter une bague au pouce, certaines combinaisons de piercings. Ce n’est pas un manuel strict, mais une lecture visuelle qui se forme petit à petit », affirme-t-elle.

About the Author

Luiza Gonçalves

Brésilienne de Salvador. Journaliste, passionnée par la communication, la mode et l’étude des relations ethno-raciales. Rédactrice pour l’édition 2025-2026 du magazine Blazé.e.s. Pour moi, la mode c’est modus vivendi, c’est identité, c’est vous.