Jean-Paul Gaultier coud la révolte contre l’oubli

Derrière l’icône de la marinière et l’insolence des podiums se cache une tragédie fondatrice. Le destin de Jean-Paul Gaultier a basculé en 1990 avec la perte de Francis Menuge, son compagnon et pilier. Depuis, l’enfant terrible de la mode a transformé son deuil en un combat acharné contre le SIDA, faisant du vêtement un manifeste politique et solidaire.

Le regard bleu de Jean-Paul Gaultier s’embrume à l’évocation de Francis Menuge. S’il est aujourd’hui l’un des couturiers les plus célèbres de la planète, Gaultier n’a jamais oublié que sa maison est née d’un duo. Un duo brisé par le virus alors que la gloire était à son zénith. De l’ourson Nana aux galas du Sidaction, retour sur une épopée où l’intime a redéfini les codes de la création. 

Tout commence à Arcueil, en banlieue parisienne, dans le sillage de sa grand-mère, Marie Garrabé. C’est dans son salon que le petit Jean-Paul s’imprègne des rituels de la métamorphose féminine. Faute de poupée, un jouet jugé inadapté pour un garçon à l’époque, il se tourne vers son ours en peluche, Nana. À sept ans, il lui confectionne des parures de plumes et invente, avec des épingles et du carton, ce qui deviendra sa signature mondiale, le soutien-gorge conique.  

Obsédé par le film Falbalas de Jacques Becker, il rêve de couture et envoie ses croquis aux plus grands. Le jour de ses 18 ans, en 1970, Pierre Cardin l’engage comme stagiaire. Après des passages chez Jacques Esterel et Jean Patou, Gaultier est prêt à conquérir Paris, mais il lui manque un moteur. Il le trouve en 1975 sur le boulevard Saint-Michel. 

« L’ours Nana » commercialisé par Jean Paul Gaultier

L’architecte de l’ombre

Sa rencontre avec Francis Menuge est un coup de foudre immédiat. Si Jean-Paul est le génie créatif, Francis est l’esprit pragmatique. « Francis m’a donné la force de commencer », confiera plus tard le créateur. En 1976, ils lancent ensemble la griffe Jean-Paul Gaultier avec des moyens dérisoires. Le premier défilé au Palais de la Découverte est un joyeux chaos où les mannequins sont des amis et les robes sont faites de sets de table en paille. 

Dans les années 1980, le couple devient inséparable de la faune nocturne du Palace. Ce club mythique nourrit l’imaginaire de Gaultier, mais c’est Francis qui gère l’administratif et démarche les banques pour que l’argent rentre à flots. Il est le seul à pouvoir dire au créateur qu’une collection est ratée, le poussant sans cesse à se radicaliser. Ensemble, ils imposent la jupe pour homme et l’androgynie comme nouveaux standards. 

Jean Paul Gaultier, l’androgynie, le maquillage et la jupe pour homme

Quand le deuil devient une arme politique

Le fléau du SIDA vient percuter cette ascension fulgurante. En 1987, le diagnostic tombe pour Francis. C’est une période de peur et de silence. Le SIDA, stigmatisé, n’est guère nommé autrement que « la maladie ». Jean-Paul accompagne son compagnon jusqu’au bout, voyant ses forces l’abandonner. Francis Menuge s’éteint en 1990, quelques mois seulement avant l’arrivée des premières trithérapies. 

Anéanti par une « dépression masquée », Gaultier songe sérieusement à tout arrêter. Mais il choisit finalement de continuer pour honorer « leur bébé » commun. Sa création change alors de nature ; elle devient un bouclier. 

Jean Paul Gaultier et Madonna

Le deuil se transmue en un militantisme esthétique radical. En septembre 1992, Gaultier investit le Shrine Auditorium de Los Angeles pour une rétrospective monumentale au profit de l’Amercian Foundation for AIDS Research (amfAR). Devant 6000 convives, Madonna sidère l’assistance en dévoilant sa poitrine, geste de défi politique plus que d’érotisme. L’évènement récolte 750 000 dollars et Gaultier y lance son cri de ralliement : « Ce soir, il s’agit de protection… portez du caoutchouc et protégez-vous ! ». Le latex, matière de prédilection du couturier, change de statut : il ne s’agit plus de fétichisme, mais de survie. 

Un mois plus tard, il scelle une alliance rare avec Thierry Mugler pour la « Ballade de l’Amour », un gala organisé au Théâtre de l’Empire par l’icône de la nuit Susanne Bartsch. Les deux rivaux de la création s’unissent contre l’épidémie, prouvant que la mode peut devenir un rempart face à l’hécatombe.

Jean Paul Gaultier et Thierry Mugler à la soirée « Ballade de l’Amour »

En 1996, Gaultier franchit une étape supplémentaire avec la collection prêt-à-porter printemps/été « Cyberbaba ». Il y décline des tops en mesh tatoués arborant le slogan « Safe Sex Forever ». En intégrant la prévention directement sur la peau du vêtement, il cherche à déstigmatiser le préservatif, qu’il qualifie dès lors du « plus beau des vêtements ». Aujourd’hui, quelques-unes des pièces de cette collection culte sont exposées au Metropolitan Museum of Art (MET) à New York.

Slogan « Safe Sex For Ever »

L’héritage d’un combat sans fin

Nommé ambassadeur du Sidaction en 2020 aux côtés de Line Renaud, Jean-Paul Gaultier n’a jamais baissé la garde. Aujourd’hui encore, il utilise sa notoriété pour sensibiliser les nouvelles générations qui, selon lui, se pensent trop souvent épargnées.

En mars 2025, le couturier est toujours sur le front. On le retrouve au Lido pour la soirée de lancement du Sidaction ou sur le plateau de France 2 pour mobiliser les donateurs. La vente de ses chaussettes « Safe Sex Forever », dont l’intégralité des bénéfices est reversée à la recherche, reste un succès symbolique fort. 

50 ans après la rencontre qui a changé son destin, l’enfant terrible continue de s’engager pour que plus personne ne connaisse le silence et l’absence qui ont suivi la perte de Francis. Un héritage qui prouve que la mode, lorsqu’elle est portée par l’amour, peut réellement changer le monde.

About the Author

Lucas Montagnon

Alumni de l’Université de la Mode et co-rédacteur en chef de l’édition 2024/2025 de BLAZÉ.E.S, j’explore la mode comme un système symbolique capable de révéler les tensions sociales, politiques et culturelles de notre époque. Mes travaux s’articulent autour des représentations LGBTQIA+, de la mémoire du VIH/SIDA et des réappropriations contemporaines du sacré. Je m’intéresse également à l’étude du champ médiatique, en analysant comment la parole des maisons, entre posture engagée et récit de soi, façonne l’imaginaire collectif.