Petite-fille de Wanda et Salvatore Ferragamo, Benedetta raconte comment sa grand-mère a pris les rênes de la maison Ferragamo après la mort de son mari et partage des souvenirs intimes de la femme derrière l’icône de la mode italienne.
Fondée par Salvatore Ferragamo au début du 20ᵉ siècle comme marque de chaussure, la maison Ferragamo est devenue un symbole mondial de l’élégance italienne et de l’artisanat de luxe, collaborant avec des stars hollywoodiennes comme Marilyn Monroe, Audrey Hepburn ou Sophia Loren. En 2020, le réalisateur Luca Guadagnino lui a même consacré un film documentaire, Salvatore, Shoemaker of Dreams. Alliant tradition et modernité, la maison demeure une entreprise familiale emblématique de la mode. Pour Blazé.e.e.s Magazine, Benedetta Ferragamo, petite-fille de Wanda et Salvatore, revient sur l’héritage familial et le rôle déterminant de sa grand-mère, femme visionnaire et pilier de la maison après la mort de son mari en 1960.

© Benedetta Ferragamo
Blazé.e.s Magazine. Tout d’abord, pouvez-vous nous dire qui vous êtes et quel est aujourd’hui votre rôle dans l’entreprise ?
Benedetta Ferragamo. Je suis l’une des 23 petits-enfants de Wanda et Salvatore Ferragamo. Je n’ai aucun rôle dans l’entreprise, mais nous, les petits-enfants, nous nous réunissons une ou deux fois par an pour en être informés, passer du temps ensemble et faire le point sur ce que nous faisons chacun de notre côté. Parfois, des intervenants extérieurs viennent aussi nous apporter leur expertise. Même ceux qui ne travaillent pas directement dans l’entreprise participent à cet esprit collectif. Nous nous sentons tous membres de cette famille, même sans rôle professionnel précis.
Grandir dans une famille si liée à la mode et à l’entrepreneuriat, comment cela a-t-il influencé votre façon de voir le monde ?
Pour moi, l’influence a été forte, d’autant plus que je suis l’une des premières petites-filles et la plus âgée parmi les cousins. J’ai suivi de près l’amour et le dévouement que ma mère et ses frères ont hérités de ma grand-mère Wanda, une force immense que nous avons tous ressentie. De loin, j’ai toujours vu l’entreprise grandir et se développer, me sentant témoin d’un grand sacrifice commencé par mon grand-père, Salvatore Ferragamo, et poursuivi de manière extraordinaire par ma grand-mère, restée seule avec ses jeunes enfants et totalement dévouée à la famille et à la mode.
Pour moi, les deux choses ont toujours été liées : la famille et la mode allaient de pair. Ma mère, Giovanna, était la deuxième des enfants de Wanda et Salvatore, et je passais mes après-midis dans son bureau au lieu de rentrer à la maison. C’est ainsi que j’ai absorbé tout ce dévouement et cette honnêteté dans le travail, qui étaient à la fois passion et respect pour ce que mon grand-père avait construit. Je voyais ma mère travailler tard, mais heureuse et en harmonie. Même après la perte de deux de mes tantes, l’harmonie familiale est restée forte, avec la volonté de prendre des décisions collectives et de regarder tous dans la même direction.
Quel est le souvenir le plus marquant que vous gardez de Madame Ferragamo en tant que grand-mère dans la vie quotidienne ?
Ma grand-mère était toujours élégante et, quand nous étions enfants, elle nous impressionnait un peu, car c’était une femme forte et jamais mièvre. Mais dès qu’on entrait en contact avec elle, une tendresse vraie et profonde apparaissait. Elle se souciait vraiment de nous tous, ses petits-enfants, et c’était une femme extrêmement équilibrée. Elle n’était pas seulement une dirigeante, c’était avant tout une grand-mère. Elle nous envoyait régulièrement des circulaires, des lettres écrites de sa main, dans lesquelles elle communiquait ce qu’elle considérait important. Comme nous étions nombreux et que certains étaient souvent loin, c’était sa manière d’être présente.
Votre grand-mère vous a-t-elle déjà parlé de sa première rencontre avec Salvatore Ferragamo ? Comment ce lien particulier est-il né, qui a ensuite marqué l’histoire de la mode ?
Cette histoire me donne toujours des frissons. Mon grand-père et ma grand-mère venaient de Bonito, en Campanie. Elle était la fille du médecin du village, une figure très respectée dans cette communauté rurale. Mon grand-père, qui avait déjà environ quarante ans et avait lancé sa production à Florence, est retourné à Bonito avec une sœur pour rencontrer le médecin. Mais à la maison, il a trouvé ma grand-mère, qui avait 17 ans, presque 18, une beauté napolitaine très entreprenante.
Elle l’a accueillie en lui disant qu’avec ses succès, il faisait honneur à l’Italie. Lorsqu’il lui a demandé comment elle le savait, elle a répondu qu’elle l’avait lu dans les journaux, même si ce n’est pas vrai, car les journaux n’arrivaient pas au village. Peu après, en s’adressant en anglais à sa sœur, mon grand-père a dit : « This girl is going to be my wife » [cette fille sera ma femme, ndlr].
Le lendemain, il lui a envoyé des fleurs, même si le père de ma grand-mère s’opposait à cette union à cause de la grande différence d’âge. Après trois mois, il a cédé et ils se sont mariés. Elle venait tout juste d’avoir 18 ans et partait vivre à Florence.

© Museo Ferragamo
Votre grand-père a-t-il jamais réalisé une collection de chaussures inspirée de Madame Ferragamo ?
À ma connaissance, non. Il y a toutefois une paire qu’il lui a offerte lorsqu’ils étaient fiancés, créée spécialement pour elle puis mise en production. C’étaient des chaussures à écailles, lacées un peu comme des desert boots, avec un talon haut.

© Museo Ferragamo
Madame Ferragamo a pris les rênes de l’entreprise à un moment extrêmement délicat : selon vous, quelle a été sa plus grande force ?
L’amour, le respect et l’estime profonde qu’elle portait à mon grand-père. Elle racontait toujours qu’il l’avait associée à toute sa vie : les années passées en Amérique, les sacrifices consentis, les rêves. Ensemble, ils imaginaient faire grandir l’entreprise et y impliquer leurs enfants, chacun avec un rôle différent, afin d’habiller la femme non seulement de chaussures mais de la tête aux pieds. Ma grand-mère s’est sentie investie de ce testament spirituel, auquel s’ajoutait quelque chose d’inné en elle.
Elle disait qu’en rencontrant un homme gentil, à la fois charismatique et couronné de succès comme mon grand-père, elle avait pensé : « je ne vais sûrement pas le laisser filer, c’est mon prince charmant ». C’est elle qui l’a conquis. Et je crois que le plus grand succès de mon grand-père n’a pas été les chaussures, mais d’avoir trouvé une femme comme elle, car avec une autre toute l’histoire aurait été différente.
Dans un monde entrepreneurial dominé par les hommes, comment parvenait-elle à se faire respecter et à diriger avec autorité ?
Il n’est pas vrai qu’à cette époque il n’y avait que des hommes. Au Musée Ferragamo, à Florence, une exposition organisée par Stefania Ricci, Donne in equilibrio (Femmes en équilibre, ndr), a consacré un large espace à ma grand-mère, tout en rappelant que, dans l’après-guerre, plusieurs femmes avaient su s’imposer et exprimer leurs talents. Certes, elles n’étaient pas aussi nombreuses qu’aujourd’hui, mais ma grand-mère avait le caractère et l’intelligence de s’entourer de personnes fidèles et compétentes, aussi bien dans le domaine commercial que comptable.
Elle a reçu des prix, des distinctions, même un doctorat honoris causa aux côtés d’Al Pacino et de Spielberg, mais chaque fois elle soutenait ne pas les mériter. Elle répétait toujours n’avoir rien fait, si ce n’est suivre les traces de son mari, par amour et par reconnaissance pour ce qu’elle avait appris de lui. Elle allait toujours droit au but, et c’est pour cela qu’on la craignait et la respectait ; mais en même temps, elle était très aimée et généreuse. Elle avait une grande humanité. Elle parvenait à entrer en contact direct avec n’importe qui, même avec des personnes rencontrées par hasard, et c’est ce qui la rendait si spéciale.
Madame Ferragamo a laissé à ses petits-enfants le célèbre livre rouge : pouvez-vous nous expliquer ce que c’est et ce qu’il signifie pour vous ?
Ce livre rouge, qui au fil du temps est devenu trois volumes, était un classeur que ma grand-mère nous avait donné pour conserver les messages qu’elle voulait nous laisser, ses petits-enfants. Elle voulait que nous les lisions, que nous y réfléchissions, mais surtout qu’ils ne se perdent pas comme des feuilles oubliées dans un tiroir.
Ses messages étaient de toutes sortes. Une fois, elle nous a envoyé une réflexion sur l’importance de dire non aux enfants, après avoir lu un article dans lequel un psychologue pour enfants affirmait que les petits étaient trop gâtés parce que les parents disaient toujours oui. Une autre fois, à l’élection d’un président des États-Unis, elle nous a écrit ses réflexions sur la démocratie. Elle passait de la politique aux prières, car c’était une femme très profonde et religieuse, mais jamais mièvre. Elle n’avait pas un chapelet à la main, mais elle était profondément reconnaissante envers Dieu, la beauté de la nature et de la création.
Elle nous demandait souvent si nous avions bien collé toutes ses réflexions dans le livre. Et elle signait toujours « Tà », comme nous l’appelions.
Benedetta, vous avez participé au documentaire de Luca Guadagnino sur Salvatore Ferragamo : quelle expérience cela a-t-il été ?
J’apparais probablement dans une réunion de famille, mais je n’y ai pas participé directement. Je suis très timide et je cherchais seulement à rester posée, sans faire de grimaces ni me toucher les cheveux. Je suis cependant très fière que ce documentaire ait été réalisé, même si je regrette qu’il n’ait pas été suffisamment diffusé. J’aurais aimé le voir sur des plateformes accessibles à tous, comme Netflix ou Prime. Cela reste malgré tout un témoignage important, qui me rend très fière.

© 2020 MeMo Films / Frenesy Film Company / Lucky Red / Sony Pictures Classics / Salvatore Ferragamo S.p.A.
En regardant votre grand-père à travers ce film, avez-vous découvert quelque chose de nouveau sur son histoire ou sur votre famille ?
Honnêtement, je savais tout. On me l’a toujours raconté. Ma grand-mère en parlait beaucoup, et Stefania Ricci, la conservatrice du musée Ferragamo, est un pilier dans ces recherches, c’est une femme extraordinaire. Elle le considère presque comme son père, tant elle l’a étudié pour toutes les expositions qu’elle a réalisées.
Vous avez été la seule petite-fille à vous marier au Palazzo Feroni, l’ancienne usine de chaussures de Salvatore Ferragamo. Quelle signification cela a-t-il eu pour vous de célébrer un moment aussi intime dans un lieu aussi symbolique pour votre famille ?
Oui, j’ai été la seule petite-fille à me marier au Palazzo Feroni, et je me considère privilégiée. J’ai eu la chance qu’on me dise oui et, avant qu’ils ne puissent changer d’avis, nous avions déjà tout organisé. Je me suis mariée en janvier, nous ne savions pas encore où célébrer, et je ne voulais pas d’une grande cérémonie pompeuse. C’est ma mère qui a proposé la petite chapelle du Palazzo Feroni, avec la pièce voisine aménagée avec des chaises.
Quant à la signification, je dois avouer que j’étais très jeune, j’avais 23 ans. J’étais surtout excitée et heureuse de me marier, et soulagée de ne pas avoir à affronter une longue cérémonie avec déjeuner et réception. Pour moi, le Palazzo Feroni était une maison : j’y passais beaucoup de temps, je faisais mes devoirs ou j’étais avec ma mère. Donc, sans vraiment y réfléchir, il m’a semblé naturel de me marier là.

© Museo Ferragamo
Si vous deviez laisser aux lecteur·ices une image, un souvenir personnel de Madame Ferragamo, lequel aimeriez-vous qu’iels gardent en mémoire ?
Ma grand-mère avait dans son office un immense bureau, rempli de papiers mais toujours parfaitement ordonné. Elle utilisait sa loupe pour mieux lire et portait toujours des tailleurs très colorés. Elle détestait les couleurs sombres, surtout le noir, et arborait des teintes vives en été comme en hiver. Je me la rappelle ainsi, entourée de photos de la maison de campagne, de documents professionnels et de souvenirs ; puissante et colorée derrière son bureau.
Si Madame Ferragamo était un objet de mode, lequel serait-elle selon vous ?
Son sac. Elle avait un modèle auquel elle était très attachée et qu’elle trouvait pratique. Elle l’a toujours possédé, dans tous les matériaux et toutes les couleurs.

© Thecorner.com / Ferragamo
Et vous, vous seriez quoi ?
Moi, je serais une belle paire de chaussures.
© Ferragamo

About the Author
Samuele Matteuzzi
Rédacteur pour Blazé·e·s Magazine (édition 2024-2025) et étudiant en Master Mode et Communication à l’Université de la Mode de Lyon, je tisse des récits où la mode, les séries et les cultures se rencontrent pour raconter des histoires uniques. Mi-Italien, mi-Australien, je me considère comme un styliste de la langue : je façonne les mots avec la même précision qu’un couturier travaille ses étoffes. Après une licence en traduction et interprétation pour la mode, et une expérience comme professeur d’anglais, j’ai traversé l’Italie pour rejoindre Lyon, où je continue d’explorer les liens entre style et storytelling.

