Lors de sa troisième année d’études en DN MADE Matériaux textile, Emilia Bieniek, 22 ans, choisit de consacrer son projet de diplôme à un sujet inattendu : l’agneau. Entre stéréotypes, douceur et sacrifice, son travail explore avec justesse les paradoxes d’un symbole en apparence familier tout en soulevant les problématiques qui l’entourent.

À première vue, l’agneau peut sembler être un sujet déroutant, presque trop simple. Pourtant, à mesure que l’on s’y attarde, la thématique s’avère riche et complexe. Emilia résume sa démarche à travers un titre évocateur : “Comme un agneau, entre innocence suprême et pureté ingérable, le récit d’un symbole”. À l’origine de ce choix, la représentation christique de l’agneau, omniprésente dans la peinture religieuse. Cette dimension fait partie intégrante de l’histoire d’Emilia. « Je suis née et j’ai grandi en Pologne pendant les dix premières années de ma vie. J’étais entourée par la religion car ça fait partie de la culture.” Elle poursuit: “Même si ma famille n’était pas spécialement très spirituelle, j’ai quand même été à l’église, j’ai fait ma première communion et, naturellement, j’ai été confrontée à ces images-là. » Entre la Pologne et la France, Emilia propose une relecture du symbole de l’agneau. Elle développe ainsi un regard à la fois familier et distancié. Son projet se construit autour de la volonté de se détacher d’un regard évident et stéréotypé pour proposer une vision plus sincère et personnelle.
Entre symbole sacrificiel et animal fragile


Les références qui nourrissent son travail sont nombreuses. De la Généalogie de la morale de Friedrich Nietzsche (1887) à Agnus Dei de Francisco de Zurbarán (1635-1640), en passant par l’ensemble de la peinture religieuse, son projet s’inscrit à la fois dans une réflexion historique et symbolique. Agnus Dei occupe une place centrale dans ce travail. «C’est vraiment l’œuvre principale qui m’a aidée du début à la fin. Ça représente une des symboliques très importantes liée à l’agneau, à savoir le sacrifice. C’est une œuvre qui est très belle et complexe. » explique-t-elle. Derrière ces références, c’est surtout l’idée du paradoxe qui intéresse Emilia. Entre un animal perçu comme inoffensif, mais porteur d’une charge symbolique particulièrement violente. Elle en témoigne ici : « J’ai pris du recul sur le symbole de l’agneau pour l’explorer à ma façon. Tout au long de mon travail, il y a cette ambivalence : l’agneau qui est celui qui mérite le moins, mais qui subit le plus de violence. »
De l’écrit à la création plastique


Pendant cette année de diplôme, les étudiants doivent d’abord produire un essai sur le sujet choisi, pour ensuite développer un projet plastique. Emilia fait le choix d’une approche narrative, explorant les différents symboles de l’animal, grâce à un système de récits plutôt qu’à une problématique classique. Progressivement, la réflexion théorique laisse place à l’exploration plastique. Cette seconde partie commence tout d’abord par la collecte de matériaux. Emilia explique que : « La laine était un peu le choix naturel, mais c’est aussi le matériau qui représentait bien les propriétés que je voulais explorer : la fragilité ou, au contraire, la rigidité, selon comment la laine est traitée. » En parallèle de la laine, s’ajoute un cuir noir, introduisant un contraste marqué avec la laine claire, presque décomposée. Cet aller-retour entre textures, tensions et propriétés devient central dans la démarche et fait la richesse de la recherche plastique d’Emilia. L’agneau n’est plus seulement un sujet, il devient un véritable terrain de recherche et d’expérimentation plastique.


Le festin
Au terme de cette ébullition artistique et créative, le projet prend la forme d’une installation artistique. Emilia a fait le choix de créer un espace immersif presque ludique. Sur un sol recouvert de paille, un cube central blanc présente trois assiettes en inox. Chacune d’elles contient des fragments de l’animal, la patte, l’œil et la peau, présentés tels des offrandes religieuses. Sobriété, précision et étrangeté caractérisent l’ensemble. Face à ce dispositif, les réactions sont révélatrices : « Le public était souvent intrigué. Il n’y avait pas forcément de « wow c’est super beau », mais des personnes qui voulaient s’approcher pour comprendre ce qu’elles avaient sous les yeux. » Un étonnement produisant parfaitement l’intention initiale du projet : « Les gens se demandaient surtout pourquoi ce projet-là, alors que ça paraît si simple. »

Au-delà du projet, cette expérience marque un tournant dans la pratique d’Emilia. Elle conclut ainsi : « Ça m’a aidée à développer mon style, et c’est vraiment cette année de liberté qui m’a permis cela. C’est la découverte d’un goût. »
Pour en découvrir plus sur son travail : @bieniekbieniek2 sur Instagram

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Luce
Issue d’un cursus d’arts appliqués en design textile, j’ai à coeur de partager une vision de la mode plus éthique, actuelle et inclusive.

