Les créatures de mode envahissent le runway

Laissons de côté les silhouettes lisses et parfaites afin d’adopter des styles maximalistes et d’inspiration extraterrestre.

À quoi ressemble une créature sur un podium ? Chez Rick Owens, elle prend la forme d’un je-ne-sais-quoi extraterrestre, inventant de nouvelles silhouettes corporelles. Pièces sombres et sculpturales, son goût pour le futurisme donne naissance aux légendaires bottes en cuir (collection automne-hiver 2025), réalisées par le designer parisien Victor Clavelly. Moitié plumes, moitié cuirasse. Moitié dragon, moitié humain. Une créature hybride semble apparaître. Une vision que l’on retrouve également chez Louis Vuitton lors du défilé Croisière 2024. Nicolas Ghesquière y réinterprète des femmes amphibies défilant à Isola Bella, sur le lac Majeur en Italie, un lieu qualifié par la maison comme étant « un écrin de verdure suspendu entre mythes et réalité ».

Bottes en cuir Rick Owens ©SSENSE
Défilé Croisière Louis Vuitton ©Les Échos
Robe Chimère par Thierry Mugler ©France Culture

Difficile d’évoquer ces créatures hybrides sans mentionner la robe « chimère » signée Thierry Mugler. La robe porte le nom d’une créature mythologique extraite de l’Antiquité grecque, et composée d’animaux épars : un morceau de lion, une tête de chèvre, une queue de serpent… Dévoilée en 1997, cette robe démesurée figure parmi les créations les plus emblématiques du couturier français. Serait-ce en raison de l’insuffisance des mots pour décrire ce que l’on voyait ? Reptile, oiseau, poisson, fauve, cheval, les espèces et leurs matières se confondent. Le torse doré et strié se transforme en écailles. L’éclat rouge sur le sternum vire au vert sur les bras et les jambes. Les manches ainsi que le bas de la robe se terminent en longues franges de poils chevalins. Enfin, la tête est casquée de longues plumes d’oiseaux dans divers tons de bleus.

Défilé Maison Martin Margiela en 1996
©Vogue
Figure de l’Ange au défilé Blumarine
©Filippo Fior – Vogue
Ange déchu chez Matières Fécales ©FashionNetWork

Une créature non identifiable qui rappelle les silhouettes de chez Maison Martin Margiela dans les années 80. Ici, l’homme invisible de la mode portait si bien son nom qu’il dissimulait le visage de ses mannequins afin de mettre le vêtement au premier plan. Selon Vassilis Zidianakis, conservateur d’expositions de mode et d’art moderne, « (Martin Margiela) a inventé une créature sans le vouloir ! » (pour Madame Figaro). À contrario, d’autres marques choisissent de réinventer des créatures purement spirituelles, dont la forme demeure familière. C’est le cas de l’ange, qui se révèle gracieux et lumineux chez Blumarine (collection printemps-été 2024), tandis qu’il semble souffrir d’un burn-out au show automne-hiver 2025 de Matières Fécales

Une tendance qui remonte à la Préhistoire

L’ «homme-lion» de Hohlenstein-Stadel

Mais cette fascination pour les créatures ne date pas d’hier. Il faut remonter près de 40 000 ans en arrière pour voir apparaître l’une des plus anciennes représentations d’un être hybride. On le baptise l’ «homme-lion» de Hohlenstein-Stadel, une statuette préhistorique représentant un corps humain alloué d’une tête de félin.

Certains y voient la preuve la plus ancienne de la capacité humaine à fusionner l’animal et l’homme dans une même figure imaginaire. Plus tard, un peu partout dans le monde, au moment même où les humains commencent à représenter les animaux, ils imaginent des figures hybrides tels que des hommes-crocodiles, des hommes-lézards ou encore des divinités à tête de chacal.

Dans l’Antiquité, les cultures anciennes attribuent souvent à leurs dieux des traits animaux ou exagérés afin de symboliser leur puissance et leur supériorité sur les humains ordinaires. Dans la Grèce antique ou dans le théâtre Nō japonais, masques et costumes permettent de métamorphoser les acteurs en esprits, animaux ou créatures surnaturelles, donnant aux récits une dimension presque magique. Même à la Renaissance, le peintre néerlandais Jérôme Bosch peuple ses tableaux de créatures étranges et surréalistes, explorant les frontières entre le réel, l’imaginaire et le monstrueux.

La créature : nouvelle norme de la mode ?

Finalement, la mode contemporaine reprend un imaginaire très ancien. Le look créature se décline à toutes les saisons et sous des formes toujours plus surprenantes. Au-delà du vêtement, le « bizarre » du designer passe par l’utilisation de nouveaux outils créatifs, tels que l’intelligence artificielle, mais aussi par le maquillage ou encore l’expérimentation de prothèses. 

Collection Please Don’t Eat My Friends
par Collina Strada ©Instagram
Collection Please Don’t Eat My Friends
par Collina Strada ©Instagram
Collection Please Don’t Eat My Friends
par Collina Strada ©Instagram

Hillary Taymour, fondatrice de la marque Collina Strada, pour qui l’animal occupe une place centrale au cœur de ses collections, travaille depuis des années avec des prothèses afin d’explorer des thèmes de transformation et d’identité de genre. Si l’industrie de la mode n’a pas toujours été conquise par ses collections, les jugeant trop étranges, la créatrice new-yorkaise affirme que « la mode peut être inquiétante tout en restant belle, et que le malaise peut être un outil de design, et non une erreur ».

Matières Fécales a également fait usage de prothèses lors de son dernier show à Paris, intitulé The One Percent, en référence au 1 % des personnes les plus riches au monde. De glaçantes protubérances ressortent sur les pommettes ainsi que les joues des mannequins, tandis qu’une silhouette mi-féminine, mi-féline traverse le podium, installant une ambiance presque dérangeante.

Adopter l’apparence d’une créature constitue ainsi une approche privilégiée pour les créateurs souhaitant transcender les normes physiques. Après tout, rien n’est plus ordinaire que d’être étrange et distinct.

Défilé The One Percent par Matières Fécales

About the Author

Clémence Bodeau

Rédactrice pour l’édition 2025-2026 du magazine Blazé.e.s et étudiante en Master de communication de la mode à l’Université de la Mode à Lyon, j’aspire à rédiger des articles qui dépassent la tendance pour interroger ce que la mode dit de nous, de nos identités ainsi que de notre époque.