Vêtir la forêt

La mode autochtone brésilienne traduit l’indistinction entre humains et animaux à travers des graphismes qui narrent l’origine du monde et la force de la biodiversité.

Au début, il n’y avait pas d’humains sur Terre ; ceux-ci furent apportés du monde spirituel dans le ventre d’un gigantesque Serpent-Canoë, qui traversa les fleuves Negro et Amazone et, sur leurs rives, libéra des groupes en leur donnant des noms, des langues et des instruments. C’est l’un des centaines de mythes des peuples originaires brésiliens qui attribuent aux animaux un rôle de premier plan dans les origines de l’humanité. Dans les cultures ancestrales, la faune joue un rôle essentiel dans la compréhension du monde : ce sont des êtres liés aux relations entre le visible et l’invisible. Une relation qui oriente les pratiques culturelles, notamment le vêtement, que ce soit dans la tradition ou dans la création de designers et d’artistes contemporains. Porter un animal, c’est affirmer une relation avec le territoire, avec le vivant et avec l’histoire.


Le Brésil compte actuellement plus de 300 ethnies réparties sur son territoire, avec des langues, des pratiques et des expressions culturelles différentes. Dans la conception de la vie native, les animaux sont perçus selon une logique d’indistinction ontologique, où la séparation entre nature et culture n’existe pas comme dans la pensée occidentale. Dans la culture Yanomami, par exemple, la faune est conçue comme des personnes possédant une âme ou « image essentielle » ; ce sont des sujets dotés d’intentionnalité et de conscience. Les mythes postulent que, au temps des ancêtres, il n’y avait pas de distinction entre humains et animaux : tous étaient « gens », et les animaux actuels sont des « ex-humains » qui se sont transformés après des événements cosmologiques.

L’utilisation de matériaux issus de la biodiversité locale dans les vêtements est enracinée dans des traditions millénaires. La chasse, élément du quotidien et de la culture, et l’utilisation de plumes et de peaux lors des rituels maintiennent vivante la connexion avec les ancêtres et sont devenues un patrimoine culturel. Un exemple emblématique est le Manteau Tupinambá, une pièce plumaire produite avec les plumes de l’oiseau guará (ibis rouge), tissées sur un filet de fibres naturelles et utilisé dans des contextes sacrés. Dans des contextes quotidiens, on utilise pour les vêtements et les parures : des plumes, des os de poissons et, l’un des codes visuels les plus significatifs de ces communautés, les traits ancestraux,  qui impriment sur les peaux et les tissus les identités des clans.

Manteau Tupinamba représenté dans des peintures et pièce historique conservée au musée. Photo : Site Ensinar História
Leaders indigènes brésiliennes Célia Xakriabá et Sônia Guajajara. Photo : Secom UnB/Raquel Aviani
Femme indigène avec des accessoires typiques de plumes et de perles. Photo : Pinterest
Bracelet confectionné par l’artisane Angélica Yawanawá, au village Matrinxã. Photo : Helena Cooper
Accessoires indigènes avec des plumes et des os. Photo : G1/ João Carlos

Visualité géométrique

Outils d’expression et de communication, les motifs natifs sont composés de lignes et de formes généralement géométriques, utilisées par différentes ethnies dans les peintures corporelles, les objets et les accessoires. Ces dessins possèdent une fonction symbolique, spirituelle et sociale et sont utilisés pour marquer des événements importants, tels que des célébrations, et pour exprimer des caractéristiques personnelles, en plus d’évoquer la fierté de l’ascendance. S’inspirant de l’univers de la faune et la flore des différentes régions brésiliennes, les motifs visuels sont réalisés avec des teintes issues de pigments naturels, tels que l’urucum, le jenipapo et l’argile. Ils imitent visuellement les traces, les peaux, les carapaces, les plumes et des parties d’animaux comme le jaguar, le tatou, le papillon, la tortue de terre (jabuti), les poissons et divers serpents. 


Les animaux, à leur tour, auraient également été marqués graphiquement sur leur corps par le passé. Les mythes expliquent que les couleurs et les marques des bêtes sont nées de pratiques similaires à celles des humains. Par exemple, le jaguar a acquis ses taches noires rondes sur suggestion du tatou, comme une forme de peinture corporelle. Un autre mythe raconte comment les singes ont acquis leurs couleurs en utilisant des éléments du quotidien, comme l’urucum (rouge), le charbon (noir) et les cendres (blanc).

Dans le cas de la communauté Kayapó, par exemple, l’iconographie de la toile d’araignée est l’une des plus reconnues. Elle symbolise l’interconnexion entre tous les êtres et la force de la collectivité. Quant aux Jurunas, peuple riverain, ils possèdent des motifs qui renvoient aux mouvements des eaux et au cours de la vie. Leurs dessins de protection sont divisés entre le féminin et le masculin : chez les hommes, le tutureim (peinture du boa), qui représente la polyvalence ; chez les femmes, le tywyga (peinture de la libellule), qui représente la rapidité de la pensée.

Le répertoire esthétique dans la mode

Chaque peuple mobilise son vocabulaire visuel pour communiquer non seulement entre eux, mais aussi avec le reste de la population mondiale à travers les arts et la mode. L’un des adeptes de cette pratique est le designer Rodrigo Tremembé, qui, en plus de porter les motifs dans ses peintures et accessoires personnels, incorpore cet univers dans ses collections.

Dans Navura – Beber da Moda Indígena, des pièces peintes à la main présentent des traits représentant la ruanã (tortue) pour symboliser la longévité, ainsi que des accessoires aux couleurs du serpent corail, renvoyant au pouvoir de guérison de cette gardienne du village Tremembé. « Dans l’essence de la mode, nous trouvons des récits et une connexion profonde avec notre héritage ancestral », écrit le créateur.

Une autre créatrice de premier plan est Daya Molina. En 2022, la styliste a conçu un look pour le MET Gala et elle était présente l’année dernière à Paris Fashion Week. Avec sa marque Nalimo, Daya transforme les podiums en un nouveau territoire de résistance, portant le message d’une mode politique et décolonisée. Dans son travail, elle se sert des géométries de ses origines comme d’une écriture visuelle qui communique la mémoire de son peuple, utilisant des techniques artisanales et des matières premières naturelles, comme le cuir de pirarucu (poisson géant) et le latex durable. « Ma mission est de construire un écosystème engagé dans la production locale et le soutien économique des femmes de diverses nations et ethnies », affirme Daya Molina.

About the Author

Luiza Gonçalves

Brésilienne de Salvador. Journaliste, passionnée par la communication, la mode et l’étude des relations ethno-raciales. Rédactrice pour l’édition 2025-2026 du magazine Blazé.e.s. Pour moi, la mode c’est modus vivendi, c’est identité, c’est vous.